28/09/2006Robert Redeker menacé de mort.
Ayant reçu des menaces de mort pour avoir écrit un article publié dans le Figaro du 19 septembre 2006 et intitulé Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ?, Robert Redeker, philosophe et professeur de philosophie dans un lycée des environs de Toulouse, doit désormais vivre caché, sous la protection de la DST. (Cf. cet article de La Dépêche du Midi. Quant à l’article qui a valu à Redeker sa condamnation à mort, on peut le lire sur cette page du forum du parti de l’In-nocence.) Interviewé par La Dépêche, Redeker, de l’endroit où il doit désormais se cacher, fait cette intéressante remarque, entre autres : « les forces qui nous font aujourd’hui du chantage au terrorisme pour que nos traditions de liberté soient abolies, viennent de l’extérieur. De ce point de vue, ajoute-t-il, les menaces exprimées constituent une atteinte à notre souveraineté nationale » (c’est moi qui souligne). C’est dire plus clairement encore que moi ce que j’avais seulement esquissé, l’autre jour, dans le blogue de Népomucène, où il était question du discours prononcé par le pape à l’université de Ratisbonne : « Je ne puis m’empêcher de penser, écrivais-je alors à propos des stupides réactions des musulmans (pas de tous, évidemment), je ne puis m’empêcher de penser à un petit enfant qui ferait un caprice parce que les adultes, parlant entre eux, ne s’intéresseraient pas à lui : le texte du pape a été détourné de son véritable sujet. Alors qu’il parlait essentiellement de l’Europe, on a fait comme s’il parlait uniquement de l’islam et des musulmans. Quelle tristesse ! On croirait presque que, déjà, l’Europe n’est plus un sujet qui puisse être abordé, ou que, du moins, il ne peut plus l’être qu’à condition qu’il fasse la part belle à d’autres sujets qui lui sont pourtant en grande partie extérieurs. On avait déjà vu, récemment, que la grande question qui se posait réellement, à propos de l’Europe, c’était si la Turquie en faisait partie ! » L’interviewer demande à Redeker s’il a un message à délivrer à ses élèves, auxquels il ne peut plus continuer à enseigner : « Je voudrais leur demander, répond le philosophe, de bien prendre garde, toujours, à conserver et à défendre leur liberté de penser et de s’exprimer. Il leur faut être vigilants. » Un élève (élève de seconde seulement, il est vrai…), interrogé lui aussi par un journaliste de La Dépêche, défendit sa liberté de penser en ces termes : « C’est un lycée calme habituellement. Mais là, le prof a un peu abusé. Il y a été fort. » Comme on voit, la liberté de penser, de penser comme il faut (sans faire de vagues, surtout, sans attirer l’attention, ‘‘c’est un lycée calme habituellement, on ne veut pas faire d’histoires, nous’’, et d’ailleurs, la mère d’un élève faisait courageusement remarquer que « Robert Redeker a[vait] peut-être [eu] tort d’impliquer le lycée… »), comme on voit donc, disais-je, la liberté de penser, de penser comme tout le monde, c’est-à-dire de ne pas penser du tout, a encore de beaux jours devant elle. Bien sûr, il fallait qu’une autorité religieuse se fît entendre. Abdallah Zekri, « président de la Fédération régionale sud-ouest de la grande Mosquée de Paris, lit-on dans La Dépêche du Midi, chargé de mission auprès du président du Conseil français du culte musulman Dalil Boubakeur » eut donc ces mots incroyables : « Je suis contre toute forme de violence. Je suis pour la liberté d’expression et le respect des religions. Mais il y a des symboles à ne pas toucher. Et je pense que le non-respect est tout aussi condamnable. Ce professeur [Zekri craint sans doute de se salir la bouche en prononçant le nom de Robert Redeker] et ceux qui le menacent enveniment un climat déjà tendu (croix gammées sur des mosquées à Carcassonne et à Quimper). Ce n’est pas le moment d’aggraver ces tensions. Je condamne tout autant les propos de ce monsieur que l’attitude de ceux qui veulent jouer les justiciers. » (C’est moi qui souligne.) Autrement dit, pour Abdallah Zekri, il est aussi condamnable de s’exprimer librement que de menacer un homme de mort. Mais peut-être veut-il dire que les menaces de mort relèvent de la liberté d’expression, et que c’est cette liberté tout entière qu’il faut condamner et interdire…
21/09/2006Qu’est-ce qu’une nation ?, quelques remarques sur la célèbre conférence de Renan, en guise de réponse au blogueur Asbel, qui m’en demandait une.
Asbel, blogueur anonyme se prétendant thésard à Toulouse (mais qu’on eût de loin préféré pouvoir qualifier de taiseux dans ce blogue), avec qui j’eus un long dialogue de sourds à la suite du billet que j’avais consacré au discours tenu récemment par le pape devant une assemblée de savants à l’université de Ratisbonne, comme j’avais momentanément fermé mes commentaires, pour ne plus avoir à subir ses sots quolibets, ne put s’empêcher de laisser encore dans ma boîte aux lettres ce dernier message :
« Au fait, petit Raskolnikov ignorant, vaniteux ET censeur (1), ‘‘une nation est une construction au jour le jour’’, ça renvoyait à Renan, et à son ‘‘Une nation, c’est un plébiscite de tous les jours’’ (2). Comme, ne vous en déplaise, je suis et resterai un enseignant, je me sens obligé de vous donner les clés de lecture qui vous font cruellement défaut pour me comprendre. Mais n’enragez pas. Je me suis pudiquement retenu d’étaler vos lacunes sur la place publique, Cordialement (3), Asbel. »
Si, j’en fais l’aveu, si je n’avais pas fait le rapprochement avec la célèbre définition que Renan donne de la nation dans la conférence qu’il prononça le 11 mars 1882, définition que je connais pourtant, contrairement à ce que croit Asbel, ne serait-ce que pour l’avoir encore récemment lue dans un article du blogue de Jean-Gérard Lapacherie, consacré au mot plébiscite, c’est tout simplement parce que, premièrement, j’étais encore occupé à suivre mon idée, laquelle était que la civilisation Européenne ne pouvait être que chrétienne (car il était bien question, dans mon billet, de civilisation et non pas de nation, comme Asbel affectait de croire, qui ne semble pas faire de bien grande différence, il est vrai, entre culture, nation et civilisation, mots qu’on trouve fréquemment coordonnés sous sa plume (4) ; et deuxièmement, parce que la fameuse conférence de Renan, dont est extraite la citation déformée que fait Asbel, me paraissait, en certains points, si éloignée des positions que je prête à ce niaiseux de thésard (peut-être à tort, j’en conviens), pour le soupçonner d’être bien évidemment situé du bon côté de la barrière idéologique, ce qu’il ne se prive d’ailleurs pas de faire savoir, avec toute l’indignation dont il est capable et dont les manifestations en lui sont même physiques, puisqu’elles lui donnent, écrivait-il, « la chair de poule », rendez-vous compte !, les positions de Renan, disais-je, me paraissaient en certains points si éloignées de celles d’Asbel qu’il ne m’était pas un seul instant venu à l’esprit que ce dernier pût seulement envisager de s’y référer. J’avais bien tort, il est vrai, et Jean-Gérard Lapacherie aurait dû me mettre la puce à l’oreille, qui faisait si justement remarquer que « le texte de Renan a[vait] été tronqué et que seul un court extrait en [était] cité ; de fait, poursuivait-il, il est loisible de donner à plébiscite de tous les jours n’importe quelle signification et de le faire coïncider avec la situation actuelle. »
Pourquoi Jean-Gérard Lapacherie parle-t-il donc de la facilité qu’il y a à faire coïncider la citation de Renan avec la situation actuelle ? Parce que la situation à l’époque où Renan prononça sa conférence, qui n’était évidemment pas la même qu’aujourd’hui, eut une influence décisive sur l’élaboration de la définition qui nous intéresse. « Pour comprendre cette conception [de la nation], écrit Jean-Gérard Lapacherie, il faut la replacer dans le contexte historique de l’annexion par le Reich allemand, après la défaite de 1870, de l’Alsace et de la Moselle. Avant cet événement qui l’a traumatisé, Renan accordait un rôle déterminant aux lignées, à la race, à l’inné, à la langue, etc. dans la formation des groupements humains. La déroute de 1870 a tout changé. Bismarck a justifié l’annexion de 1870 par l’identité de langue et de ‘‘race’’ entre les Alsaciens et Mosellans et les Allemands. Renan, hostile à cette annexion, s’est appuyé sur le départ en exil, en France, en Algérie ou en Egypte, de nombreux Alsaciens et Mosellans pour opposer aux Allemands la libre décision, la volonté des gens, etc. » Et plus loin, Lapacherie écrit plus clairement encore : « Autrement dit, sans la déroute de 1870 et sans les conséquences qu’elle a entraînées, Renan n’aurait sans doute jamais défini la nation comme un plébiscite de tous les jours. » Mais même si, après 1870, Renan n’accorde plus « un rôle déterminant » à la race, à la langue, à l’inné, à la religion, à la géographie, dans la formation des nations, il ne faut pas en déduire pour autant qu’il ne leur en reconnaît plus aucun. Dans sa conférence de 1882 (et assez curieusement, je dois dire), après avoir clairement écrit que la race ni la langue n’interviennent dans la formation des nations (dont les races sont souvent mélangées, dit-il, et peuvent parler plusieurs langues (comme c’est par exemple le cas en Suisse)), et que la religion, la communauté des intérêts ou la géographie ne peuvent pas non plus expliquer entièrement une telle formation, Renan, affirmant qu’une nation est un principe spirituel, ajoute alors, avant d’examiner en quoi consiste ce principe, ces mots qui me semblent bien lourds de sens, mais sur lesquels on ne s’attarde évidemment pas, en général : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? » (je souligne.) Oui, en plus ! Comme si, pour Renan, la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse ou la géographie n’étaient certes pas suffisants mais néanmoins nécessaires à la création du principe spirituel évoqué. Comme on voit, on est en réalité à mille lieues de la bonne pensée actuelle, à laquelle souscrit le brave Asbel.
Mais il y a pire encore ! Et si Renan prononçait aujourd’hui son discours de 1882, il est fort à parier qu’il y aurait une ‘‘affaire Renan’’, comme il y eut une ‘‘affaire Camus’’ ou une ‘‘affaire Finkielkraut’’ ! Renan écrit en effet : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes. » A notre époque, où le premier devoir de tout citoyen est le devoir de mémoire, où le travail de l’historien, comme celui du philologue (cf. la récente tentative de censure du Petit Robert) est constamment surveillé par cette police politique que constituent les associations antiracistes, l’auteur de tels propos serait sans doute passible de la peine de mort sociale qu’eut à subir un Renaud Camus. Au lieu de dire que « tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy », Renan écrirait de nos jours que tout Français (et en particulier tout nouveau Français, ou tout Français issu d’une famille devenue récemment française) doit avoir oublié la colonisation ou l’esclavage ! On en est bien loin. On n’est même au contraire tenu de s’en souvenir tous les jours. On comprendra donc aisément qu’il ne me soit pas spontanément venu à l’esprit que notre têtard toulousain faisait référence à un auteur qui écrit encore que « l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses », ce qui est peut-être une grande vérité (je ne sais et me garderai bien de me prononcer) mais est tout de même fort éloigné des vérités communément admises de nos jours sous nos latitudes !
Mais quelles sont donc ces choses communes aux individus qui forment les nations ? Peut-être encore un peu la race, la langue, la religion, la géographie (dont on ne sait pas très bien si elles sont, aux yeux de Renan, nécessaires quoique insuffisantes ou, au contraire, complètement inutiles dans la constitution des nations (cf. supra)). Mais surtout : « Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, écrit Renan, constituent cette âme, ce principe spirituel [qu’est une nation]. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » (Je souligne.) Legs, héritage qu’on a reçu indivis, voici une conception de la nationalité on ne peut plus ‘‘rinaldo-camusienne’’. Mais si tel est vraiment le fondement d’une nation, alors, j’ose le dire, c’est comme s’il n’y avait d’ores et déjà plus de nation française, dont l’héritage, la patrimoine (5), pour filer la métaphore, ont été refusés par les Français ou par ceux qui se prétendent tels. Tout le patrimoine qui était jusqu’alors transmis de génération en génération est désormais en train de pourrir dans les greniers, a été vendu à vil prix, vandalisé ou même tout bonnement détruit. « Ce n’est pas sur une jeunesse plus éclairée que se bâtit la France métissée (6) qu’on nous promet, écrit Renaud Camus je ne sais plus où, c’est sur une jeunesse totalement ignorante. Ce n’est pas sur une culture commune qu’on crée la société nouvelle, multiraciale et pluriconfessionnelle, c’est sur une ignorance partagée. » Partout en France poussent de ces bâtiments ultra modernes, tout de verre et de blanc. Ce sont généralement des collèges ou des lycées. Temples flambant neufs, hideusement magnifiques, dans lesquels on n’apprend plus rien à la jeunesse, qu’à se satisfaire de sa condition, de ses mauvaises manières et de ses misérables petits centres d’intérêts, qu’on appelle pompeusement des cultures : la culture populaire, la culture rap, la culture des banlieues, la culture jeune, etc. Demandez donc à un collégien de vous réciter Mignonne allons voir si la rose…, de vous raconter Le Cid ou de vous expliquer ce qu’est un sonnet ! Il y a même des blogueurs qui croient que démocratie et régime politique veulent strictement dire la même chose… (cf. note 4) « La souffrance en commun unit plus que la joie, écrit encore Renan. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort commun. » Mais quel effort commun peut-on attendre de celui que Philippe Muray appelle homo festivus ? Toutes les occasions, de nos jours, sont bonnes pour faire la fête. Il y a la fête de la musique, la fête du cinéma, la gaypride, la techno parade, les matches de football et la liesse et les débordements qu’ils occasionnent en cas de victoire de l’équipe nationale. Mais de nation, il n’y a plus. Les fêtes nationales sont les moins suivies de toutes et l’on ne craint pas, désormais, de siffler la marseillaise dans les stades.
Si vraiment, ce que j’ai tendance à croire, hélas, « une nation est une âme, un principe spirituel », si vraiment, comme écrit encore Renan, « l’homme fournit l’âme », alors non, il n’y a déjà plus de nation française. Car il me semble que tous les jours, tel un Diogène, je suis, en plein milieu de la journée, avec ma lanterne à la main, comme s’il faisait nuit noire, en train de chercher en vain un homme, une âme, de l’esprit. Mais tout ce que j’ai trouvé, c’est ce ‘‘mutin de Panurge’’, comme dirait Philippe Muray, ce futur docteur ès pingouins venu pondre ses commentaires dans mon blogue. Non, vraiment, comment donc aurais-je pu deviner que cet individu citait comme autorité un texte dont les conceptions sont manifestement à l’opposé de la philosophie pingouine ou moutonnière de notre époque, qu’il professe si fièrement ?
Deux autres remarques.
Asbel faisait justement remarquer, dans l’un de ses commentaires, que l’Empire romain demeura romain après sa conversion au christianisme. Je ne puis que le renvoyer à la citation que je recopiais dans ce blogue, il y a quelque temps : « C’est ainsi qu’entre l’époque de Cicéron et le siècle des Antonins, les relations sexuelles et conjugales se sont métamorphosées indépendamment de toute influence chrétienne. Cette métamorphose était achevée depuis plus d’un siècle quand la religion nouvelle se répandit. Les chrétiens reprirent à leur compte la nouvelle morale obséquieuse qui avait pris essor lors de l’installation de l’Empire sous l’empereur Auguste et sous son gendre Tibère. Les chrétiens n’ont pas plus inventé la morale chrétienne qu’ils n’ont inventé la langue latine : ils adoptèrent l’une et l’autre comme si Dieu les leur avait prodiguées. » ( Pascal Quignard, Le Sexe et l’Effroi.) En somme, de même que, selon Benoît XVI, dans la conférence qu’il prononça récemment à l’université de Ratisbonne, « la rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n’était pas un simple hasard », de même, il y avait dans l’Empire romain et dans le christianisme tous les éléments pour que leur rencontre fût heureuse et fertile. Ainsi, Renan relève, dans sa conférence du 11 mars 1882, un autre point d’évidente convergence entre Rome et le christianisme : « Dans la tribu et la cité antique, écrit-il, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antique n’étaient qu’une extension de la famille. A Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’Empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime […] » (C’est moi qui souligne.) Si, en effet, comme le fait remarquer Asbel lui-même, Rome resta Rome une fois devenue chrétienne, je ne pense pas qu’on puisse néanmoins en déduire que l’Europe serait encore l’Europe sans le christianisme. Au contraire, l’Europe étant fondée, un peu comme les nations, sur un patrimoine, un héritage commun qui se trouve être chrétien, elle doit faire fructifier ce patrimoine pour demeurer. Peut-être bien que les étrangers, s’ils veulent que l’Europe qu’ils prétendent adopter les adopte à leur tour, doivent renoncer à l’héritage que constitue leur origine. C’est seulement ensuite qu’ils pourront avoir la jouissance du beau patrimoine qu’est l’Europe. (Mais bien sûr, quand je disais qu’il ne pouvait y avoir d’Europe que chrétienne, je ne voulais pas dire qu’il ne pouvait pas y avoir d’Européen non chrétien.)
Je suis conscient que les nations, comme les civilisations, « ne sont pas, écrit Renan, quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. » Mais c’est une vérité d’historiens, qui sont un peu des médecins légistes autopsiant nos ancêtres. Un homme encore vivant ne peut se satisfaire d’une telle vérité. Il me paraît normal que sa mort annoncée le révolte. On ne peut pas se satisfaire de la fin programmée de la civilisation à laquelle on appartient. Ce serait aussi indécent que de considérer avec joie le fait d’être le dernier membre vivant de sa famille…
(1) Je lui avais pourtant dit, à la fin de notre dialogue de sourds, qu’il serait vain de crier à la censure, puisqu’il aurait toujours la possibilité de s’exprimer librement dans son propre blogue. Mais non, ce bel hidalgo voulait absolument servir son insipide crème catalane (c’est toute la matière grise de son cerveau, j’en ai peur…) chez moi, dans mon blogue, ce que ne lui permettant plus de faire, j’étais nécessairement devenu un censeur à ses yeux !
(2) En réalité, Renan, qui parlait mieux, avait écrit : « L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours. » Les défenseurs du novlangue n’hésitent pas à récrire les textes, à les ‘‘traduire’’ dans la nouvelle langue. Et de même qu’on dit, en bon novlangue « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force », de même, Buffon n’avait pas écrit « le style est l’homme même », comme on croyait, mais bien « le style, c’est l’homme » (c’est vrai que c’est bien mieux dit ainsi) et Renan, donc, selon Asbel : « Une nation, c’est un plébiscite de tous les jours. »
(3) Il parlait évidemment avec son cœur, l’esprit lui faisant si cruellement défaut.
(4) Il écrivait ainsi « Les nations, les cultures, se construisent, changent, meurent, ressuscitent même parfois » ou encore « Je crois vraiment à l’évolution des nations, des cultures, des civilisations », comme si nation et civilisation étaient deux mêmes choses. Asbel me rappelle un peu l’Insubmersible, cet autre blogueur anonyme, disparu depuis peu, qui, croyant que démocratie et régime politique étaient deux expressions synonymes, en était un jour arrivé à écrire dans un article de son défunt blogue que l’Egypte, qui évoque beaucoup une dictature, me semble-t-il, était une démocratie !
(5) Renan accorde une telle importance à ce patrimoine qu’il écrit que « le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous on faits ce que nous sommes, poursuit-il. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale ». Si bien que, si je voulais faire de la provocation, je pourrais presque dire qu’à côté de son fameux « une nation est un plébiscite de tous les jours », Renan aurait aussi bien pu écrire qu’elle est également un antique sénatus-consulte !
(6) Car la nouvelle France prétend bel et bien avoir pour l’un de ses fondements une race, une nouvelle race, issue du métissage généralisé, auquel j’avais déjà consacré un billet : Quelques considérations sur la nouvelle et unique race.16/09/2006Quelques remarques sur le discours tenu récemment par le pape à l’université de Ratisbonne.
Ces sots de journalistes semblent n’avoir retenu du discours prononcé par Benoît XVI, le 12 septembre 2006, devant une assemblée de savants, dans le grand amphithéâtre de l’université de Ratisbonne, que ce qu’en ont aussi retenu les plus sots des musulmans, c’est à savoir que, ayant osé, en citant un texte de Manuel II Paléologue (1), évoquer, entre autres choses, la notion de djihad, le pape avait offensé les sectateurs de Mahomet, dont la foi serait non seulement contraire à la raison (croient-ils que le pape voulait dire d’eux tous), mais encore la cause de beaucoup de violence (2). C’est bien sûr si faux que bien des musulmans, pas tous, évidemment, mais bien trop, tout de même, comme de plus en plus souvent, d’ailleurs, se sont empressés de montrer son erreur au pape, mais en lui donnant hélas raison, puisqu’ils allèrent aussitôt raisonnablement brûler quelques effigies de Benoît XVI un peu partout en terre d’islam ou s’attaquer, dans les territoires palestiniens, à plusieurs églises chrétiennes, sans violence évidemment…
En réalité, il était fort peu question de l’islam, dans le discours de Benoît XVI. Il était même question de tout autre chose, qui est fort éloigné de la terre d’islam, de sa religion et de sa civilisation : le pape rappelait ce que, peut-être, certains avaient un peu vite oublié : c’est que l’Europe n’est pas chrétienne par hasard et que, même, il n’y a sans doute d’Europe que chrétienne (pourvu que Prêchi-Prêcha ne me lise pas, il pourrait bien en avoir une syncope !). « Jean nous donne […] le dernier mot sur le concept biblique de Dieu, dit Benoît XVI, dans son beau discours. Le mot dans lequel toutes les voies souvent pénibles et tortueuses de la foi biblique rejoignent leur but, trouvent leur synthèse. Au commencement était le logos, et le logos est Dieu. La rencontre entre le message biblique et la pensée grecque n’était pas un simple hasard. » Et plus loin, il a ces mots qui me vont droit au cœur, même si je ne suis pas chrétien, mais qui me vont droit au cœur parce que je suis européen, c’est-à-dire chrétien malgré tout et donc malgré moi : « Ce rapprochement intérieur mutuel qui s’est opéré entre la foi biblique et le questionnement philosophique de la pensée grecque, dit-il, est un fait d’une importance décisive non seulement du point de vue de l’histoire des religions, mais aussi de celui de l’histoire universelle – un fait qui nous crée encore aujourd’hui des obligations. Quand on constate cette rencontre, on ne peut guère s’étonner que le christianisme, en dépit de son origine et de son important développement en Orient, ait fini par trouver en Europe le lieu de son empreinte historique décisive. Nous pouvons dire à l’inverse : cette rencontre, à laquelle s’est ajouté par la suite l’héritage romain, a créé l’Europe et reste le fondement de ce qu’on peut avec raison appeler Europe. »
C’était aussi le savant, l’universitaire que fut le pape qui s’exprimait à Ratisbonne. Et tous ceux qui brûlent son effigie en vociférant comme des bêtes sont des barbares, bien plus ignorants de la culture européenne que le pape le serait, à les croire, du Coran et de l’islam. Dans son discours, le pape défendait cette idée que la théologie « doit avoir sa place à l’université et dans le grand dialogue avec les sciences », car si l’on tentait, dit-il, « de conserver à la théologie le caractère de discipline ‘‘scientifique’’, il ne resterait du christianisme qu’un misérable fragment. Mais nous devons dire plus, ajoute-t-il : si la science dans son ensemble est seulement cela, alors c’est l’homme lui-même qui par là subit une réduction. Car alors, les interrogations proprement humaines – d’où ? vers où ? –, les interrogations de la religion et de l’ethos, ne peuvent trouver place dans l’espace de la raison commune décrite par la ‘‘science’’ entendue ainsi (3) et doivent être déplacées dans le domaine de la subjectivité. » Selon Benoît XVI, ce ne serait que grâce à cet échange entre science et théologie que « nous deviendrons capables d’un vrai dialogue entre les cultures et les religions – un dialogue dont nous avons un urgent besoin. Dans le monde occidental domine largement l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de philosophie qui en dérivent, sont universelles. Mais les cultures profondément religieuses du monde voient justement dans cette exclusion du divin de l’universalité de la raison une attaque contre leurs convictions les plus intimes. Une raison qui est sourde face au divin et repousse la religion au niveau des sous-cultures est incapable de s’insérer dans le dialogue des cultures. » Hélas, comme on voit, les pires des musulmans, qui sont plus nombreux qu’on veut bien croire, en prétendant interdire au pape de parler librement, au sein même de l’Europe, et de l’Europe et de cette part d’elle qui l’empêche d’avoir un véritable dialogue avec d’autres cultures, mais aussi de celle, en passe d’être oubliée, qui lui permettrait d’en entamer un, montrent bien qu’ils ne veulent tout bonnement pas de ce dialogue…
(1) Un texte du XIVe siècle, donc (la septième controverse des Entretiens avec un musulman, Manuel II Paléologue, Le Cerf, 1993, coll. Sources Chrétiennes, 248 pages). « Qu’il faut être obscurantiste, croirait-on presque entendre dire à nos journalistes, pour oser citer comme autorités de ces ombres qui hantèrent la nuit du Moyen Age ! » Pourtant, je lisais tout à l’heure dans un billet du blogue de Patrice de Plunkett consacré à cette affaire que « tous les historiens connaissent ce texte, qui est l’un des incontournables ‘‘classiques’’ de la controverse islamo-chrétienne au Moyen Age [et qu’]aucun examen de la question ne peut le passer sous silence ». Si quelque historien fréquentant GA (et je crois savoir qu’il y en a au moins un) lisait par hasard ces quelques lignes, peut-être voudrait-il bien nous éclairer, car je dois ici confesser que, sur ces questions comme d’ailleurs sur tant d’autres, mon ignorance est à peu près entière.
(2) « ‘‘Montre-moi donc, dit le Pape, citant Manuel II Paléologue, ce que Mahomet a apporté de nouveau. Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait.’’ L’empereur, poursuivait Benoît XVI, expose ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme. ‘‘Dieu n’aime pas le sang – dit-il [Manuel II Paléologue] –, ne pas agir selon la raison […] est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme et non du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi, doit être capable de bien parler et de raisonner correctement et non d’user de la violence et de la menace… Pour convaincre une âme raisonnable on n’a besoin ni de bras, ni d’armes, ni non plus d’un quelconque moyen par lequel on peut menacer quelqu’un de mort.’’ »
(3) Benoît XVI disait un peu plus tôt : « Seul le type de certitude qui découle de la synergie entre mathématique et empirisme nous permet de parler de scientificité. Ce qui prétend être de la science doit se confronter à ce critère. C’est ainsi que même les sciences qui concernent les choses humaines, comme l’histoire, la psychologie et la philosophie, cherchaient à se rapprocher du canon de la scientificité. Important pour nos réflexions est encore le fait que la méthode comme telle exclut le problème de Dieu, en le faisant apparaître comme un problème ascientifique ou préscientifique. Mais nous nous trouvons là devant une réduction du rayon de la science et de la raison qui doit être questionné. »
14/09/2006Les demi-mots d’une momie.
L’inénarrable Insubmersible vient de commettre encore une de ces impossibles critiques de cinéma dont il a le secret. Cette fois-ci, c’est le film d’un certain Marwan Hamed, intitulé L’Immeuble Yacoubian (1), Egypte, 2005, qui a inspiré son texte à ce bel exemple d’esprit flottant et qui, ne sombrant jamais, ne saurait connaître un jour la profondeur. Dans une première version de son article, Fluctuatnecmergitur avait donné du régime politique égyptien la définition suivante : une « démocratie policière/militaire ». Surpris par cette audacieuse définition, je lui demandai ce qu’il entendait dire exactement par ces mots, tant il me semblait impossible qu’un régime politique fût à la fois policier, militaire et démocratique. L’Insubmersible corrigea donc son texte et parla désormais de « démocratie qui doit son maintien grâce (sic) au soutien de la police et des militaires, où la violence des forces de l’ordre fait peur (mais, ajouta-t-il, nous connaissons cela aussi en France de temps en temps pour certaines catégories de populations », catégories qu’il n’alla cependant pas jusqu’à nommer, ce qui nous aurait pourtant bien éclairé. Mais de quelle sorte de démocratie nous parle donc notre radeau pensant ? D’une démocratie gangrenée par, je le cite, « la corruption politique et/ou économique », une démocratie dans laquelle « l’homosexualité masculine [est] réprimée ou tolérée selon des critères s’adaptant en fonction de celui qui est homosexuel » (si quelqu’un y comprend quelque chose, qu’il m’éclaire donc), une démocratie où, tenez-vous bien, les femmes « n’ont quasiment aucuns droits (sic) », une démocratie, enfin, où ne cesse de s’islamiser « la jeunesse des bas quartiers qui se voit refuser les bienfaits de l’ascenseur social malgré des études universitaires correctes ». Belle démocratie, en effet… Fluctuatnecmergitur concède néanmoins que la «  protection (2) de la démocratie ne peut se faire que si la société égyptienne se réforme vraiment » en mettant fin à « la corruption (il faut payer pour tout : on achète sa femme, son travail, son amant homosexuel, son poste dans la politique) », en mettant fin à « l’asservissement des femmes (elles ne sont que des instruments pour enfanter ou prendre du plaisir et les hommes les répudient dès qu’elles ne sont plus telles qu’ils les veulent) », en mettant fin à « l’abus de droit pour la police qui profite de son statut pour avilir des êtres humains (viol du jeune étudiant en prison ». Comme on voit, il y a encore beaucoup de réformes à mener, selon l’Insubmersible, pour protéger ce qu’il appelle une démocratie. Moi, je dirais plus simplement qu’il n’y a pas de démocratie en Egypte et qu’il ne s’agirait donc pas tant, en réalité, de sa ‘‘protection’’ que de son avènement. Mais je me trompe peut-être, n’ayant pas de l’Egypte la même connaissance que Fluctuatnecmergitur, qui tient la sienne, figurez-vous, des programmes télévisés : « Je regarde souvent les chaînes étrangères de télévision, écrit-il, même lorsque je n’en comprends pas la langue. Il m’est arrivé de regarder les feuilletons sur la chaîne égyptienne avec grand intérêt, car les réalisateurs montrent comment est la vie en Egypte, même si cela ne concerne que la catégorie sociale bourgeoise supérieure (3) ».
Une chose m’étonne. L’Insubmersible ose dire que c’est grâce au soutien de la police et des militaires qu’une prétendue démocratie est maintenue en Egypte, grâce, même, au soutien d’une police violente et « qui profite de son statut pour avilir des êtres humains » et commettre des viols ; et personne ne semble réagir. On le laisse dire, ce grand fou. Pourtant, quand, en juillet 2005, à l’époque de la bavure de la police londonienne qui avait causé la mort de Jean Charles de Menezes, j’avais écrit (4) que je trouvais normal « que la police ait des méthodes adaptées aux situations extrêmes que sont les menaces terroristes (je faisais allusion au fameux ‘‘shoot to kill’’) », on m’avait immédiatement accablé d’insultes de toutes sortes, et même accusé d’être un collabo et un vichyste. Mais il s’agissait bien là aussi (et plus sûrement qu’en Egypte, tout de même) de défendre la démocratie (le terrorisme, et en particulier le terrorisme islamiste, en étant bien évidemment des ennemis acharnés). Eh bien ! Parce que j’avais suggéré qu’on donne à la police de plus grands moyens d’être efficace contre des terroristes en action, surpris en flagrant délit, si l’on veut, l’immonde Babet s’était mis à vociférer : « Je vomis vos arguments, Olivier […], vos arguments sont ceux des trouillards, des pleutres et des collabos : ‘‘n’importe quoi, même la dictature, plutôt que le danger’’, etc., etc. » C’était bien la dictature que les bons gros Babets de tous poils prétendaient menacer la République. Mais quand un insubmersible imbécile vient dire qu’une démocratie qu’il est bien seul à voir (en réalité, il s’agit d’une dictature, justement) est maintenue par une police sanguinaire, on est curieusement saisi par le silence qui vient se faire autour de lui. Comment expliquer ce silence, si ce n’est par le fait que Fluctuatnecmergitur étant notoirement du bon bord ne peut penser que ce qu’il est convenu de penser, quand même c’est tout le contraire que dit sa flottante syntaxe (5) ?
(1) Adapté du roman du même titre de Alaa El Aswany (Actes Sud, 2006).
(2) Il semblerait, mais ce n’est pas dit explicitement, aussi me trompé-je peut-être, il semblerait que pour Fluctuatnecmergitur, puisqu’il prétend que l’Egypte est une démocratie (qu’il faut même protéger), il semblerait donc que tout ce qui n’est pas islamisme ou régime islamique soit bien assez démocratique comme cela, je veux dire : bien assez démocratique pour des musulmans, qui ont le cuir plus dur que nous autres, faut-il croire (je fais de l’ironie, évidemment !)…
(3) On croirait une nouvelle Delphine Minouï, cette ‘‘guignole de l’info’’, à propos de qui j’invitais l’autre jour mes lecteurs à lire un article accablant paru sur le site Iran-resist. « Delphine, pouvait-on lire dans cet article, tu fréquentes trop les jet-setters mal rasés du pays des mollahs, moi je te parle de ceux qui ont du mal à prendre le bus et tu nous racontes la joie de vivre des gosses de riches à l’aéroport. » Car ayant remarqué, à son arrivée à l’aéroport de Mehrabad, que, « dans l’euphorie des retrouvailles, les couples iraniens s’embrass[aient] », Delphine Minouï avait cru que les mœurs du pays s’étaient assouplies. Elle se contentait donc de parler, dans ses articles, de ce prétendu assouplissement et de ce qui pouvait l’illustrer. « Veux-tu vraiment nous faire croire, ajoutait l’auteur de l’article, qu’on peut s’embrasser à Téhéran entre homme et femme sans en payer le prix ? » La Minouï, à force de fréquenter ce que l’Insubmersible appelle la catégorie sociale bourgeoise supérieure, s’était persuadée que la jeunesse iranienne était identique à la nôtre : « légère et fun, avide de culture. Les pièces avant-gardistes se jouent à guichet fermé à Téhéran, pouvait-on encore lire dans le texte d’Iran-resist. Tes articles ne parlent pas du niveau de vie. Dans un pays où 85% de la population vit avec moins de 2$ par jour, dont 15% avec moins de 1$ par jour, tu as le toupet de parler d’une jeunesse avide de culture : 85% n’ont rien à manger et font les poubelles pour survivre. Pour survivre, se défoncer et oublier qu’ils sont oubliés et sans voix, ils vendent leur corps : les orifices ou les organes. » Mais le petit Prêchi-Prêcha n’avait-il pas dit un jour, et très sérieusement, qu’il voyait dans l’Iran « l’un des pays musulmans au monde où la société civile est la plus structurée et la plus construite » ? Mais je m’égare, et l’Iran n’est pas l’Egypte. Ce sont plutôt les regards que nous portons sur ces deux paradis terrestres qui sont à peu de choses près les mêmes…
(4) Dans un billet qui fut publié dans la version 1 de ce blogue, que je fis la bêtise d’effacer, dans un mouvement de mauvaise humeur. J’en ai néanmoins conservé les archives, et ce serait peut-être aujourd’hui une bonne occasion de publier de nouveau quelques-uns des billets effacés. J’y réfléchirai.
(5) Cf. mon billet intitulé Lettre à un ami, sur la langue des corbeaux et des loups : « Si ces hommes qui pensent comme il faut, c’est-à-dire comme tout le monde, n’ont généralement plus besoin de donner aucune forme à leurs paroles, c’est hélas parce que chacun connaît à l’avance ce qui doit être dit, parce que chacun comprend tout propos tenu par quelqu’un se revendiquant de la bonne pensée comme nécessairement conforme à cette pensée (qui tient, en réalité, du réflexe conditionné), quand même c’est le contraire qui est dit, comme il arrive souvent : l’effondrement de la syntaxe coïncide avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la pensée unique. La syntaxe est devenue caduque. » Voir aussi la note 6 du même billet.
11/09/2006Le 5 septembre 2006, deux associations, le CRAN (1) et le MRAP, demandaient le retrait de l’édition 2007 du Petit Robert. On voulait censurer (car c’est bien de censure qu’il s’agit) les définitions que donne ce dictionnaire des mots colonisation et coloniser, lesquelles ne sont pas conformes à l’idéologie du temps, qui est essentiellement antiraciste, comme on sait, et, surtout, mea-maxima-culpiste. Selon le CRAN, ces définitions « cautionnent et justifient la colonisation ». Rien que ça ! Et Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP, d’ajouter : « Ce qui a été interdit dans la loi du 23 février au plus haut niveau de l’Etat est en train de revenir dans les classes par le Petit Robert ». Ce que Patrick Lozès, président du CRAN, dit à peu près dans les mêmes termes, mais en montrant plus d’indignation : « Après les combats (2) menés contre la loi du 23 février sur le rôle positif de la colonisation, c’est intolérable. » Voici donc l’intolérable : « Colonisation : Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies ». Selon Alain Rey, directeur de la rédaction du Petit Robert, toute l’affaire reposerait sur l’inculture des censeurs, qui appellent au boycott du dictionnaire : « le procès intenté au Petit Robert, dont la réputation idéologique n’est plus à faire (3), dit Alain Rey, se révèle totalement injuste. Il est le signe d’une inculture économique totale de la part de ses détracteurs. Le CRAN nous reproche l’expression ‘‘mise en valeur’’. Ils confondent la valeur économique et la valeur morale. »
Ce que j’avais retenu des débats, pardon, des combats, sur (enfin contre) le rôle positif de la colonisation, c’est que ce n’est pas au législateur d’écrire l’histoire, qui est la chasse gardée des historiens. Bien sûr, le législateur ne prétendit jamais écrire l’histoire à la place des historiens, mais il voulait que la colonisation fût étudiée dans les écoles sous tous ses aspects, non seulement négatifs, mais aussi positifs. Eh bien non, ce ne fut pas permis. Une poignée de Français membres d’associations influentes interdit à la Nation entière d’établir, par l’intermédiaire de sa représentation, ce qu’elle voulait voir enseigner à ses enfants. Pour la démocratie représentative, ce fut un véritable échec. Mais quelle victoire pour la ‘‘démocratie associative’’, qui ne vaut hélas pas mieux, dit Jean-Gérard Lapacherie dans son blogue, que la démocratie socialiste. « Pour être influentes, écrit-il, les associations n’ont pas besoin d’autres adhérents que ceux qui les dirigent et elles n’existent qu’avec les subventions qu’elles perçoivent. N’ayant que des dirigeants qui se cooptent ou s’auto-élisent, elles sapent la démocratie. » Le pouvoir réel est déjà entre les mains des associations. Ce n’est pas au législateur d’écrire l’histoire ni aux lexicographes d’établir le sens des mots, mais à ces associations. Les historiens ne peuvent écrire l’histoire que sous la dictée de celles-ci, qui, l’ayant mise en conformité avec leurs vues, l’ont définitivement fixée (4). On en est maintenant à établir le sens des mots qui composeront le Novlangue. Ces associations qui ont pris le pouvoir sont terroristes : elles gouvernent par la terreur en coupant, non pas les têtes, mais les couilles du vulgus pecum et la parole de quelques hommes.
(1) Conseil représentatif des associations noires de France.
(2) Ces gens sont toujours à mener des combats. Ils se prétendent des résistants, qui, pour défendre leurs idées si durement généreuses, n’hésitent pas à verser le sang. Mais est-ce bien toujours le leur qu’ils répandent ?
(3) L’affaire est d’autant plus ridicule que la victime de ce nouveau procès en sorcellerie est entièrement acquise à la cause antiraciste. Qui ne le serait pas, d’ailleurs ? On se le demande. Faut-il donc qu’ils aient besoin de coupables pour poursuivre tant d’innocents !
(4) Ainsi, il n’y a évidemment pas eu de rôle positif de la colonisation. Les historiens sont libres d’écrire qu’absolument tout, dans la colonisation, sans aucune exception, même infime, fut mauvais.
06/09/2006Dès qu’arrive l’été, j’attrape mon stylo
Et m’installe au soleil, au milieu des avettes,
Pour écrire un peu vite, et comme à la sauvette,
Mes mauvais petits vers, assis au bord de l’eau.
Ces vers, je le sais bien, sont des bijoux pâlots,
Des pierres sans valeur, de simples olivettes.
Mais s’ils ne sont pas beaux comme un chant de fauvette,
C’est que je suis distrait par le doux bruit du flot.
Au lieu d’être à mes vers, je ne suis qu’à plonger,
Sortir, plonger encor, pour enfin m’allonger
Parmi les faux bourdons, ces moutons de lumière.
Leur discrète industrie est prompte à me bercer.
A ce son velouté, mon esprit s’empoussière
Et bientôt je m’endors sur mes vers délaissés. |