16/08/2006
Lettre à Pierre
Traitant de ce que deviennent les pierres, c’est à savoir du sable et de la poudre, que les saisons soulèvent et dispersent aux quatre vents…
Cher Pierre,
Savez-vous que votre joli petit nom plairait fort à Renaud Camus, qui écrit justement, dans Vaisseaux Brûlés, que « Pierre est vraiment le prénom des prénoms »  ? J’ai lu votre long commentaire avec intérêt. « Quel étrange ‘‘conservatisme’’, commencez-vous par dire, trahi par des phrases telles que etc. », (c’est moi qui souligne). Comme si le conservatisme était une espèce de tare que celui qui en serait affecté cacherait nécessairement et ne pourrait laisser voir que par inattention : par un coupable relâchement de sa vigilance. Mais je crois savoir que son conservatisme est pleinement assumé par Renaud Camus et qu’il ne saurait donc se trahir en aucune façon. Tout n’est pas laid dans l’idée de conservation, bien loin de là. Que croyez-vous donc qu’on fasse, dans les musées ou les bibliothèques, si ce n’est conserver, précisément, et conserver ce qui sans doute disparaîtrait sans cela de la surface de la terre ? Mais sont-ce bien les restes de ce que nous croyons qui sont si pieusement entreposés dans ces étranges lieux de mémoire où le vide et l’oubli tiennent le plus de place ? « Quelque conscience que nous en ayons, écrit Pascal Quignard, en rassemblant des restes de fresques et des lambeaux d’écrits, nous commettons toujours l’erreur irrésistible de croire que ce qui a survécu à la disparition est un échantillon fidèle de tout ce qui a disparu. » (Le Sexe et l’Effroi, Gallimard, 1994, collection Folio, page 353.) Ne trouvez-vous donc pas désolant, vous qui êtes, comme moi, d’une époque où le devoir de mémoire est devenu le premier de tous, que tout doive pourtant disparaître, emporté (je reprends vos mots) « par le fleuve héraclitéen de l’histoire qui n’épargne rien ni personne » ? « L’histoire des civilisations, dites-vous, est celle des naufrages. » Ce n’est certes pas moi qui vous contredirai. Mais connaissez-vous beaucoup de marins qui ne fassent pas tout pour empêcher le naufrage ? L’instinct de survie, qui est un instinct de conservation, les anime, quand même la mort est inévitable. Les civilisations n’ont-elles pas cet instinct, elles aussi ? Le fait que notre civilisation semble ne plus l’avoir n’est-il pas quelque chose de tout à fait inédit dans l’Histoire ? Peut-être faudrait-il poser la question à quelqu’un de plus savant que moi, à Herminien2, par exemple, qui est historien, je crois (mais sans doute commencerait-il par m’objecter que notre civilisation n’étant pas menacée de disparition n’a pas à se soucier davantage de sa conservation !). Tout est transitoire, à vous entendre. Et tout l’est, hélas, comment le nier ? Le bloc de marbre, l’Hermès de Praxitèle et le tas de sable qu’il deviendra finalement, ne sont en effet que les états transitoires d’une même chose, vouée à la disparition. Et pourtant, l’Hermès de Praxitèle est une forme parfaite, qui inspira, qui fut imitée et que l’on voudrait pouvoir contempler encore longtemps. Qui ne se désolerait pas de sa disparition ? Les civilisations aussi connaissent des moments de perfection, dont elles se souviennent, non certes comme de leur essence, mais comme d’un idéal à poursuivre dans le moment même où la ruine les menace. |
16/08/06 - 20:31
J'ai un coupable aveu à vous faire : je me prénomme Pierre-Antoine. Me le pardonnerez vous jamais ?
Je compte revenir sur tout cela, mais sur mon propre blog, pour ne pas embarasser le vôtre de mes commentaires par trop prolifiques. J'ai peu de temps à ma disposition en ce moment, mais dés que j'aurai terminé de rédiger les quelques notes que tout cela m'inspire, je passerai par ici vous en informer.
Permettez-moi surtout de vous remercier du ton apaisé de ce débat qui en fait un véritable dialogue. C'est tout à fait précieux, et relativement rare.
Je vous laisse simplement ce poème de Rilke, rédigé en Français, et qui résume, sinon mon opinion, mon attitude :
Ô, naître ardent et triste
Et,à la vie convoqué,
Etre celui qui assiste,
Tendre et bien habillé,
A la multiple surprise
Qui ne vous engage point;
Et, bien mis, à la bien mise,
Sourire de très loin.
in Tendre impôts à la France.
pierre-le-toulousain