UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

18/08/2006

18/08/06 - 00:18

Sur le mot conservateur.


Dans mon récent billet traitant du destin des pierres, j’aurais pu renvoyer mes lecteurs à l’article que Jean-Gérard Lapacherie consacre au mot conservateur dans son blogue NLF. « En latin, commence-t-il par rappeler, conservator signifie ‘‘sauveur’’. » Conserver les choses, c’est les sauver de la destruction. C’est à cela que je pensais, bien sûr, lorsque j’écrivais que tout n’était pas mauvais dans l’idée de conservation, ajoutant que les musées et les bibliothèques servaient précisément à garder de la mort tant de choses ignorées des vivants. Dans les bibliothèques, d’antiques langues ont survécu et parlent encore, quand la nôtre n’est presque plus capable de rien dire. Toute la liberté du monde semble s’être réfugiée dans des livres épuisés. Pourquoi en étais-je donc venu à parler de conservation ? A cause du reproche qui était fait à Renaud Camus de son conservatisme. Mais « il n’est rien de plus aisé, note Jean-Gérard Lapacherie, et de plus commun que de qualifier x ou y de conservateur, puisque ce mot, qu’il soit adjectif ou nom, n’a pas de sens objectif. Qui aujourd’hui est ‘‘opposé à toute innovation’’ ? »


commentaires

18/08/06 - 00:37

Je suis d'accord avec toi. Politiquement, la grosse majorité des conservateurs américains ne sont pas opposés à toute innovation. Il faut simplement qu'elle ne chamboule pas les bases de la société. ;))

18/08/06 - 01:03

Cher Olivier,

Je crains que tu ne profites de mon silence forcé pour prendre des aises par rapport à mes propos, en dévellopant une contre-argumentation qui ne répondes pas du tout aux question que je me posais, que je te posais. C'est de bonne guerre (polémos, en grec), mais je rappellerai la définition de l'honneteté intellectuelle selon l'éminent orientaliste britannique Bernard Lewis : "ne s'attacher à réfuter que la meilleure formulation de la thèse adverse." Je te laisse juste ces quelques mots, et je trépigne de ne pas avoir le temps d'écrire plus !

Ce qui me paraît étrange, dans le conservatisme camusien, c'est qu'il tente de conserver un objet qui n'existe pas, je cite "la France que nous avons connu". Il se trouve qu'il est postulé, dans ce conservatisme comme dans d'autres, l'unité de ce qui est à conserver, à sauver (et ce terme est adéquat, car c'est bien l'impression qui se dégage de l'attitude conservatrice, une certaine mentalité de citadelle assiégée...), unité qui n'a jamais existé que dans les rêveries nostalgiques de certains tempéraments artistes. Donc mon propos n'est pas de lutter contre la conservation, ni contre le conservatisme d'ailleurs, mais de le questionner sur ses fondements.

Je voudrai de ce fait questionner le terme de "civilisation", l'idée qu'on puisse faire de l'histoire sur soi-même, qu'on puisse prétendre juger de l'actuel en argant de l'histoire, ce que font toujours les "conservateurs", la capacité d'oubli (en relation avec les considérations inactuelles de Nietzsche), et bien d'autres choses encore.

Je crois que le débat n'est pas simple, je n'ai pas le temps de m'y atteler, mais s'il te plaît, ne simplifie pas a contrario ma pensée en réfutant des ânneries que jamais je n'aurais soutenues moi-même alors que je n'ai pas le temps d'exposer ma pensée, c'est rageant !

Bien à toi,

Pierre-Antoine.

18/08/06 - 02:14

Cher Pierre-Antoine,
Je comprends d’autant mieux ta rage qu’à moi aussi, il est souvent arrivé de voir des indélicats simplifier ma pensée à l’extrême, dans le seul but de me ridiculiser. Mon intention n’était bien évidemment pas de me comporter aussi mal avec toi. Mais si j’ai écrit ce dernier petit billet, ce n’était pas tant pour te répondre que pour revenir sur une occasion manquée: j’avais bêtement oublié (alors que le précédent billet s’y prêtait tant) de renvoyer mes lecteurs à l’article consacré au mot ‘‘conservateur’’ dans le blogue NLF, que j’aime lire, et auquel je voudrais renvoyer plus souvent encore : car c’est aussi à cela que servent les blogues : diriger vers d’autres sites. Mais bien sûr, dans la lettre sur le sort des pierres, à ton reproche de conservatisme, je répondais déjà, pas très honnêtement, c’est vrai, par ‘‘conservation’’... En réalité, j’étais plus occupé à suivre mon idée qu’à me moquer de la tienne : j’aimerais sincèrement voir sauver ce qui peut l’être encore, et si c’est être conservateur au mauvais sens du terme (le sens péjoratif que le mot a pris) que de vouloir cela, eh bien, je dois l’être un peu. Je ne mets pas en doute le fait qu’il y ait un conservatisme de Renaud Camus. Je puis même admettre que Camus veuille absolument conserver une France qui n’existe pas (pas ou plus ?)… Mais là n’est peut-être pas le plus important. Au fond, on pourrait dire qu’il est question d’une certaine idée de la France. Cette idée n’a plus cours : elle est devenue suspecte. Peut-on faire de l’histoire sur soi-même ? L’homme, il me semble, a une façon bien particulière de reconstituer le récit de sa vie. Les souvenirs se déplacent dans le temps, se chevauchent, se confondent, certains sont créés de toute pièce. Beaucoup de choses sont oubliées. Et finalement, l’histoire d’un homme est une fiction à laquelle il croit sincèrement. L’histoire telle que rapportée ne s’est pas réellement produite, mais le récit existe bien, et c’est à lui, à ce passé en partie fictif que l’homme s’identifie. Je crois qu’il y a de cela dans l’histoire que se fait d’elle-même une civilisation. Il est peut-être possible d’écrire objectivement son histoire, de l’extérieur, mais je crois pour ma part qu’une civilisation est d’abord ce qu’elle veut ou prétend être : comme un homme, elle ne peut-être totalement et fidèlement dite qu’à la première personne, pas à la troisième.

18/08/06 - 02:24

Je vois bien l’objection qu’on pourrait me faire : notre civilisation commencerait tout simplement à vouloir, et donc déjà à prétendre, être autre chose. Elle serait en train de récrire son histoire, son roman, comme j’évoquais tout à l’heure, en déplaçant ses souvenirs, en les amalgamant autrement, etc. Après tout, c’est sans doute dans l’ordre des choses, puisque c’est un fait que les civilisations finissent par disparaître, remplacées par de nouvelles, ou peut-être nées du mariage avec d’autres (c’est un peu le credo de notre époque, d’ailleurs, tout est métissé de nos jours, on va même jusqu’à prétendre que tout l’a toujours été !). Puisque c’est dans l’ordre des choses, il n’y a rien à redire… Mais on peut tout de même aisément concevoir que tout le monde ne se réjouisse pas d’un tel bouleversement.

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