UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

24/08/2006

24/08/06 - 17:53

Lettre à un ami


Sur la langue des corbeaux et des loups


Cette phrase, que j’extrais de Carus, me fit délicieusement sourire, quand je la lus il y a quelque temps, parce que c’est à toi qu’elle me fit aussitôt penser : « J’aime les calculs et les supputations concernant les mœurs d’autrui – dit enfin Recroît –, la musique de chambre, le plaisir dû à la lecture des livres. Ce sont là trois divertissements propres à la bourgeoisie et à peu près à elle seule. » (1) Phrase éminemment ‘‘rinaldo-camusienne’’, puisque la bourgeoisie et la défunte classe cultivée y sont en grande partie confondues. Plus récemment, je fus enchanté de lire dans les Tablettes de buis qu’Apronenia Avitia rangeait « au nombre des choses qui distraient dans les moments d’ennui » le fait d’« entendre dire du mal des amis ou de la parentèle » (2). Tu me connais assez pour savoir que je ne suis pas si regardant : je pourrais bien dire du mal et me moquer de n’importe qui pour te distraire un instant de ta maladie. Il faut absolument que je te parle de ce blogueur sévissant sous l’invraisemblable nom de Fluctuatnecmergitur. Ah ! Vraiment ! Quel dommage que tu n’aies jamais voulu être initié à la navigation sur Internet ! Tu croiserais souvent de ces frêles esquifs qui, bien que prenant l’eau de toutes parts, semblent ne jamais devoir sombrer ! Mais le sourire te reviendrait, et même, ces petits radeaux médusés, ballottés en tous sens dans l’immensité de leur propre vide, tu rirais aux éclats de les voir errer avec tant d’aplomb !


Tout commença par une question que j’avais posée bien innocemment dans mon blogue, mais que ce Fluctuatnecmergitur alla lire, ce qui eut pour conséquence de le faire littéralement ‘‘tempester’’ dans son verre d’eau, que, sans doute, il avait avalée de travers. Beaucoup de commentaires avaient été postés à la suite du petit billet que j’avais consacré à ladite question, dont un de mon ami Esteban (qu’il faudra d’ailleurs bien que je te présente un jour), dont la très neutre et grande sagesse n’avait pas même échappé à ce ‘‘neuneutre’’ de Fluctuatnecmergitur : il en fut à ce point frappé qu’il voulut absolument le faire savoir à tous, mais en des termes si bas et, surtout, si plats, que je préférai les censurer, non tant pour épargner sa piètre prose à mes lecteurs qu’à lui le ridicule. Juges-en plutôt : « Merci Esteban, écrivait-il. Merci beaucoup. J’en reste sans voix et sur le derrière. Décidément les blogs sont quelquefois de bien belles choses. » J’avais cru à de l’ironie. Mais il n’en était rien, car se voyant si injustement censuré, le garçon se fit justice lui-même, en se permettant (c’est son mot) de recopier tout bonnement dans son propre blogue, et in extenso, la longue remarque d’Esteban, sans l’accompagner d’aucune espèce de commentaire, ce qui aurait pourtant pu justifier qu’on se fût permis de citer entièrement un texte qui n’était pas de soi. « Ayant montré mon assentiment et mon grand plaisir à lire ce texte utile et savoureux, ‘‘Oliviermb’’ (3) a supprimé mon commentaire élogieux. Je voulais donc rendre hommage à Esteban qui est loin d’être un sot selon mon opinion. » (Selon la mienne aussi d’ailleurs, et c’est bien pour cela qu’il est de mes amis et que j’espère le voir très bientôt compter parmi les tiens également.) C’est là tout le commentaire que fit notre homme. Quelle perte c’était en effet pour les internautes ! N’y a-t-il pas de quoi rire, tout de même ?


Ce Fluctuatnecmergitur voulut connaître ma position sur la question que je disais tout à l’heure. « Le procédé de dire quelque chose », écrivait-il, « en citant un écrivain », (car, dans mon petit billet, je m’étais contenté d’inviter mes lecteurs à lire le tout dernier éditorial que Renaud Camus avait publié sur le site Internet du parti de l’In-nocence, qui traitait de l’islamisation de la France), « le procédé de dire quelque chose en citant un écrivain », disait-il donc, « permet à l’auteur de l’article du blog de ne pas être totalement impliqué et de ne pas subir directement la vindicte des personnes troublées par des propos pour le moins nauséeux ». Non, tu ne rêves pas, il parlait bien de vindicte et, s’il me demandait de prendre position, de m’engager personnellement, c’était pour que les personnes que mes innocents propos troublaient ne doutassent plus qu’il était très légitime de poursuivre et châtier directement, c’est-à-dire sans détour, immédiatement, sans autre forme de procès, l’auteur de paroles aussi manifestement condamnables ! Crois-tu qu’il savait bien ce qu’il disait ? On comprend pourtant aisément qu’un blogueur n’ait pas le désir de subir une vindicte si impatiente qu’elle demande à celui qu’elle croit coupable d’un crime de pensée de donner lui-même les verges pour se faire battre ! Je pressentais bien que le combat était perdu d’avance. J’entendais déjà dans ses intonations la satisfaction du gagnant : l’une des caractéristiques de la langue des vainqueurs est qu’elle n’a plus à s’encombrer de propositions concessives : on parle en terrain conquis, on prêche des convertis.


Je lui fis donc, sur son blogue, cette longue et pénible réponse, que j’ai conservée dans mes archives, et que tu me pardonneras, j’espère, de recopier ici. « Tout d’abord, commençais-je par dire, les guillemets dont vous encadrez mon pseudonyme (car je lui inspirais sans doute un tel dégoût qu’il affectait de ne pouvoir manier mon nom qu’avec d’infinies précautions et comme avec des pincettes), ces guillemets qui n’ont ici aucune raison d’être, me semble-t-il, me font penser que vous éprouvez quelque difficulté à vous servir de lui pour me nommer. Je m’appelle Olivier Bruley et, si vous le souhaitez, vous pouvez tout simplement m’appeler par ce nom, le mien, dont je ne fais nul mystère. Il figure depuis longtemps déjà en tête d’un blogue que je tiens ailleurs (il s’agit de mon blogue Un Jardin d’Adonis, que j’aurais tant aimé te voir lire), et je l’ai également écrit depuis peu sous le titre du journal que je tiens ici, sur GayAttitude (c’est le nom du site Internet où se passait tout ce que je te rapporte. Mais je puis t’assurer que les choses n’y sont pas toujours si gaies qu’on pourrait croire, même si je compte ici sur elles pour te faire retrouver le sourire, serait-ce seulement pendant le temps que tu mettras à lire cette lettre). Si, continuais-je, si je conserve ce pseudonyme d’Oliviermb, c’est parce qu’il figure dans l’adresse de ces blogues, que je ne souhaite pas changer (mais j’en ai bel et bien changé, depuis !). Il y a quelque temps déjà (en particulier depuis que je lis Renaud Camus, justement, lequel accorde une grande importance à la valeur de la parole, qui est, selon lui, nécessairement parole d’honneur), que je n’envisage plus d’écrire autrement que sous mon propre nom, toute parole étant bien évidemment indissociable de lui. Ainsi, lorsque vous me demandez, mais sur le blogue d’un autre, de prendre personnellement position, pour éviter tout malentendu, vous êtes certainement conscient qu’une telle prise de position de ma part n’aura de sens (car je tenterai de répondre à votre demande) qu’à la condition que je parle en mon nom, c’est-à-dire en signant de mon nom. Et si moi, par exemple, je ne vous demande pas quelle est votre position, ce n’est certes pas parce qu’elle ne m’intéresse pas, mais parce que vous cachez votre nom (à moins qu’il ne m’ait échappé, auquel cas je vous demande de ne pas tenir compte de ce que je viens d’écrire) et que, sans cette garantie qu’est le nom, tout ce que vous pouvez dire n’a finalement pas bien grande valeur, il faut bien l’admettre. Tous les blogueurs seraient bien inspirés de signer de leur véritable nom leur admirable prose. »


Je poursuivais en ces termes : « Je me demande bien pourquoi vous vous permettez (ce sont les mots que vous employez, vous devez donc bien être conscient d’outrepasser légèrement vos droits, oh ! juste un peu, rassurez-vous, mais enfin…) de publier in extenso un texte qui n’est pas de vous et que vous ne daignez pas même commenter. Un simple lien aurait suffi. Si j’ai effacé le ‘‘commentaire’’ (mais ici le mot n’est pas très approprié) que vous aviez écrit sur mon blogue à la suite du texte de mon ami Esteban (un de mes grands regrets est qu’il ne veuille pas parler sous son véritable nom, lui non plus… (mais si je te le présente enfin, tu auras tout le loisir de le convaincre, comme tu fis avec moi, n’est-ce pas ? (Tiens ! Me voici bel et bien en train de ‘‘rinaldo-camuser’’, à force d’ouvrir tant de parentèses !))), si j’ai effacé ce commentaire, disais-je donc, c’est tout simplement parce qu’il m’avait paru sans aucun intérêt. Mais je veux bien le recopier ici, si vous le souhaitez tellement », ce que je m’abstiendrai bien de faire encore une fois : il y a déjà bien assez de redites dans cette pauvre lettre, que j’écris pourtant dans le but de te divertir, non dans celui de t’épuiser…« Pour être tout à fait honnête, reprenais-je, si j’avais censuré ces quelques lignes, c’était parce que je les avais prises pour de l’ironie, pour un sarcasme, une de ces inutiles manifestations de mauvaise humeur, que j’ai décidé de chasser toutes de mon blogue, comme je l’indique d’ailleurs désormais en guise d’introduction. Si vraiment vous avez pris du plaisir à lire le texte d’Esteban, je vous répète que je ne l’avais sincèrement pas compris ainsi. Reconnaissez donc que votre joie était si bizarrement formulée qu’on ne savait trop s’il fallait la prendre ‘‘au premier ou au second degré’’. De toute façon, cela ne change rien au fait que votre commentaire n’avait pas grand intérêt. A l’avenir, il faudra donc que je demande à mes quelques lecteurs de ne pas réduire leurs passionnantes remarques à d’inutiles manifestations de mauvaise mais aussi de bonne humeurs… Savez-vous qu’à cause de vous mon ami Esteban était furieux contre moi ? Selon lui, ce serait parce que je le sous-estimerais que je serais incapable de concevoir qu’on pense du bien de ce qu’il écrit ! (Tu me connais assez pour savoir que cela ne me ressemble pas !) Mais je m’avise que si, vous et moi, nous avons aimé le texte d’Esteban, ce ne peut être que pour des raisons différentes. Finalement, il n’est peut-être pas si nécessaire qu’Esteban signe de son nom, comme j’aimerais tant le voir faire, puisqu’il maîtrise admirablement l’art de rester neutre et de ne pas s’engager du tout, lui non plus !  »


Je terminais ainsi : « Mais moi, il faudrait donc, à vous entendre, que je m’engage, que je prenne position. Et pourquoi donc, s’il vous plaît ? Pourquoi ne me serait-il pas permis de ne m’intéresser qu’aux positions que prennent d’autres hommes que moi, que j’aime lire et qui me paraissent plus avisés que je ne suis ? Savez-vous que je vous soupçonne de vouloir connaître ma position, qu’on devine aisément différente de la vôtre, dans le seul but de vous en prendre à quelqu’un de plus atteignable (c’est la vindicte dont ce Fluctuatnecmergitur parlait plus tôt) que l’excellent écrivain dont je proposais de lire un texte et qui, à l’évidence, ne posera jamais les yeux sur vous ? Vous aviez bien compris, je pense, que je me sentais proche des positions de Renaud Camus, que, du moins, je les trouvais séduisantes. Mais depuis que je connais les chiffres (et l’on ne peut que s’incliner devant des chiffres, n’est-ce pas ?) avancés hier par Herminien2 (il s’agit d’un autre blogueur, d’une tout autre qualité que celui dont je te parle ici), je dois reconnaître que je suis un peu moins convaincu de la pertinence de l’hypothèse de Camus, si bien que, comme d’ailleurs très souvent, je ne sais plus que penser et n’ai tout simplement pas de position vraiment arrêtée. C’est d’ailleurs le cas de bien des blogueurs, ne vous semble-t-il pas (et de tous les hommes ou presque, d’ailleurs, je crois que tu en conviendrais aisément), de ne rien penser du tout, et de ne faire que rejoindre des positions qui n’étaient pas d’abord les leurs propres. Je ne suis pas différent d’eux, si ce n’est qu’au lieu de répéter, comme eux dans leur blogues, ce que pense tout le monde, j’écris dans le mien ce que ne pense à peu près personne. La différence majeure, finalement, entre eux, vous et moi, mais ce n’est pas une toute petite différence, la différence est que mes erreurs, mes doutes ou mes misérables certitudes sont signés de mon nom. »


Que crois-tu donc que me répondit cet insubmersible esprit qui ne connaîtra jamais la profondeur ? Voici : « J’ai dormi pendant qu’Oliviermb a écrit ce texte que je ne prendrai pas la peine de lire avant d’avoir passé une bonne journée de samedi à vaquer à mes occupations. » (Je souligne, même si l’incorrection saute aux yeux.) Il ajouta que « les réponses et les analyses stylistiques demandant quelque temps, [il] ferai[t] une réponse plus tard… ou peut-être pas » (c’est encore moi qui souligne). Il avait besoin de temps, mais tout dépendait de l’objet de mon texte, disait-il : il fallait qu’il lui parût « vraiment digne d’être commenté » ! Après quatre jours de réflexion, Fluctuatnecmergitur consentit à me répondre enfin… Je puis bien recopier entièrement sa molle et pénible prose (puisqu’il se crut lui-même autorisé à le faire avec celle d’Esteban), prose qui, comme tu pourras t’en rendre compte, a le plus grand mal à rien dire qui tienne à peu près debout, qui ait du sens. Mais c’est précisément en cela qu’elle est risible et qu’elle a donc toute sa place dans cette lettre. (Le rire, cependant, n’est jamais très loin du désespoir. Si ces hommes qui pensent comme il faut, c’est-à-dire comme tout le monde, n’ont généralement plus besoin de donner aucune forme à leurs paroles, c’est hélas parce que chacun connaît à l’avance ce qui doit être dit, parce que chacun comprend tout propos tenu par quelqu’un se revendiquant de la bonne pensée comme nécessairement conforme à cette pensée (qui tient plus, en réalité, du réflexe conditionné (4)), quand même c’est le contraire qui est dit, comme il arrive souvent : l’effondrement de la syntaxe coïncide avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la pensée unique. La syntaxe est devenue caduque. Et la faiblesse de ces phrases que je te donne à lire pour te faire rire est pourtant le signe le plus évident de la force des vainqueurs : ils n’ont plus à dire, à faire comprendre ce qui, de toute façon, va désormais de soi. Le novlangue a déjà cours. Il y a bien de quoi pleurer.)


L’insubmersible commençait ainsi  :« Que dire ? ‘‘Oliviermb’’ est un narcissique qui aime montrer son nom alors que les autres ont peut-être mûri et trouvent cela puéril. » Ce qu’un autre (un de ces gros bons gars que tu prises, je crois), dans un commentaire, formulait plus lapidairement (mais avec ce naturel si désarmant dont il se targue) : « ‘‘moi, je, mien, mon nom, mes, ma,…’’ Bigre ! Quel ego ! » D’évidente mauvaise foi, ces gens ne voulaient voir dans mes considérations sur des idées pourtant si grandes, le nom, l’honneur, la parole et sa valeur, rien de plus que le minable nombrilisme qu’ils prêtaient malhonnêtement à ma pauvre petite personne. Incapables de rien concevoir d’élevé, ils devaient encore s’efforcer de me faire tomber aussi bas qu’eux.


« ‘‘Oliviermb’’, poursuivait l’insubmersible, balance un texte avec un lien renvoyant à une espèce de putréfaction que Renaud Camus a écrite, puis joue la vierge effarouchée quand on lui dit que les propos de l’écrivain ne sont pas argumentés et sortent tout droit de délires de nos grands penseurs du XIXe siècle français qui ont forgé l’idée du racisme européen à l’égard des populations non-catholiques. » C’est évidemment moi qui souligne les plus beaux passages, d’un style admirable de mollesse et de platitude. Je me demande tout de même si notre Tatanique fait volontairement de l’ironie avec ses ‘‘grands penseurs du XIXe siècle’’ ou s’il ne sait tout bonnement pas ce qu’il dit… L’ironie s’accommode mal d’un style insipide et fade. Pour fonctionner, elle ne doit faire aucun doute. Il faut qu’elle soit aigre et piquante, sure et sûre… Le point d’ironie serait fort utile à ces mous qui en usent si mal.


Il continuait ainsi : « ‘‘Oliviermb’’ a le goût de la polémique (ce n’est pas faux). Je rejoins en cela l’autre Olivier (c’est le fameux bon gars que tu prendrais sans doute plaisir à ‘‘irrumer’’, ce qui, d’ailleurs, le ferait taire et me comblerait de joie par la même occasion !), je rejoins en cela l’autre Olivier, écrivait-il donc, qui est naturel comme je le suis aussi souvent, en pensant que la pensée masturbatoire nuit à la qualité de réflexion de certains qui connaissent les mots qui leur font plaisir charnellement, mais n’ont pas la capacité de bien faire l’amour avec, c’est-à-dire de bien vivre avec les mots qui ne sont pas offensants envers une population différente de son ethnie gauloise. » Cette fois, si je recopie ce passage, ce n’est pas tant pour te faire rire, même si, sans doute, il y aurait bien de quoi, que pour t’inviter à m’éclairer de tes lumières si, par hasard, tu y vois mieux que moi dans cette phrase étonnamment lâche. Je vois bien qu’on s’essaie à la métaphore, que, peut-être même, on la file, mais ce qui se cache derrière cette image si laidement ‘‘floutée’’, non, vraiment, je ne vois pas. Il y a comme trop de jeu entre les membres de la phrase : on peine à croire qu’ils forment un corps qui puisse réellement se tenir debout…


Mais voici comment Fluctuatnecmergitur terminait : « Pour conclure, écrivait-il, effectivement, Renaud Camus n’a pas daigné répondre au mail que j’ai envoyé par l’intermédiaire de son site, il y a quelques années, lorsqu’il parlait des collaborateurs juifs du ‘‘Panorama’’ de France Culture. Il a pensé que j’étais insignifiant, ce que je suis. Mais la candeur de ‘‘Oliviermb’’ me sidère. Parler innocemment des juifs, puis des musulmans à peu d’intervalle, qui (belle anacoluthe ! (ou hideuse, c’est selon !)) sera la prochaine victime des petites phrases magnifiquement écrites et suffisamment ‘‘tordues’’ pour que tel blogueur prenne sa défense et dise que la chose est dite en termes galants et donc qu’il n’y a pas malice (5). Renaud Camus est une bombe à ne pas mettre entre toutes les mains. Telle la pythie de Delphes, on y comprend tout et son contraire, en fonction de ses désirs, sentiments, aspirations, idéal. » Je renonce à rien comprendre à cette prose qui, à l’évidence, n’est écrite que pour manifester une indignation aussi violente que convenue. Simplement, je m’étonne qu’il ne soit apparemment pas permis de parler des juifs (pourquoi cet « innocemment » ? Est-ce encore de l’ironie ? Veut-il dire ‘‘coupablement’’ ?), puis des musulmans, même à peu d’intervalle. Cette bizarre interdiction me plonge dans un abîme de perplexité (6) … J’aimerais aussi savoir entre les mains de qui, exactement, on ne peut pas mettre la bombe que serait Renaud Camus (une bombe…) et pour quelle raison il ne le faudrait pas. Chacun n’est-il donc pas libre de juger par soi-même des idées qui se trouvent dans les livres ?


J’avais l’intention, en commençant cette lettre, de te faire rire, et de rire avec toi. Mais maintenant que j’approche de conclure, le cœur n’y est plus… Je me suis laissé gagner par l’effroi, le dégoût et le désespoir. As-tu vu ce que dit cet homme que je ne sais plus comment appeler ? Il est de ceux qui écrivirent à l’auteur, à l’époque du lynchage médiatique, de l’assassinat, de la mort sociale que fut, pour Renaud Camus, l’affaire qui porte son nom. Il reproche à l’écrivain de ne pas avoir daigné lui répondre, à une époque où, accablé d’articles de journaux injustes, pleins de citations tronquées, déformées, sorties de leurs contextes, accablé de centaines de lettres haineuses ou seulement sotte, comme j’imagine qu’était celle de cet insubmersible imbécile de Fluctuatnecmergitur, le supplicié envisageait le suicide comme un moyen de se sauver de l’impasse où il se voyait acculé. Mais il aurait dû répondre à toutes les lettres, sans doute. Fluctuatnecmergitur était donc du nombre de ces corbeaux sinistrement éponymes, et je lui ai parlé. Il était de ces oiseaux de malheurs qui ont picoré la langue et les yeux d’un homme que, pour assouvir leur soif de sang, ils avaient fait pendre haut et court à la potence, et j’ai posé mes yeux sur son plumage encore imbibé de rouge. Alerté par quelque chien de garde, il s’empressa d’aller hurler avec les loups, et moi, je l’ai écouté parler, comme s’il était un homme. Je ne puis pas croire qu’il était un lecteur de Renaud Camus avant l’affaire. Les livres de lui qu’il prétend (je cite un commentaire qu’il a laissé dans mon blogue) avoir « fichus au grenier », il doit se les être procurés après le début de l’affaire, sans doute attiré par l’odeur du sang dont il aime se repaître. Car s’il avait été un de ses lecteurs anciens, il n’aurait évidemment jamais cru à l’antisémitisme dont on a taxé Renaud Camus.


Bailly écrit dans son Dictionnaire Grec-Français, s. v. lÚkoj, qu’avoir vu le loup, lÚkon „de‹n, c’était rester muet, « parce que, dans la croyance populaire, si le premier objet qu’on avait vu était un loup, on était frappé de mutisme ». C’est pour nous réduire au silence que ces loups, ces chiens de garde, montrent si souvent les crocs, aboient et grognent comme des bêtes sauvages. Qu’importe ? C’est pour susciter ton sourire au milieu de leurs rictus hideux que j’ai fait tant de bruit dans une lettre qui, sans doute, te paraîtra excessivement longue. Mais je saurai me faire pardonner mes longueurs (et mon échec, car les corbeaux et les loups par lesquels je termine ne se prêtent guère au sourire, je m’en rends bien compte), en organisant, dès que tu seras rétabli, un de ces petits dîners qui nous donnaient autrefois tant de joies. Esteban pourrait se joindre à nous.


(1) Pascal Quignard, Carus, Gallimard, 1979, collection Folio, page 21.
(2) Pascal Quignard, Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, Gallimard, 1984, collection l’Imaginaire, page 132.
(3) Mon ancien pseudonyme. J’ai expliqué dans ce billet pourquoi je signais désormais de mon nom.
(4) A propos de ce conditionnement, exemple : comme le billet dont j’ai parlé (Que va-t-il se passer) ne relevait manifestement pas de la bonne pensée habituelle, un certain Anatole (dont le prénom est fictif, évidemment) eut le réflexe (car ce n’est que cela) de voir de la haine dans mes propos et ceux que je rapportais : puisque ce n’était pas la bonne pensée ordinaire qu’on lui versait dans les oreilles, c’était nécessairement le mal qui était en train de parler, la bête immonde, le diable lui-même qui vociférait. « Je suis épaté, disait-il, qu’un texte aussi haineux qui, s’il était signé Le Pen [bête immonde], etc., etc. » Y aurait-il encore de l’espoir ? Je n’eus qu’à dire l’évidence, c’est-à-dire que ni mon texte ni celui de Renaud Camus (auquel je renvoyais) n’étaient haineux, pour que cet Anatole en convînt.
(5) N’avais-je pas dit (dans la note 4) qu’il était question du mal, de la bête immonde, du diable ?
(6) En réalité, nous nous trouvons ici devant un bel exemple de cette pensée unique affranchie de toute syntaxe. Il n’est plus besoin que de dire de quoi l’on parle, d’indiquer le thème, le sujet dont il est question. Sur chaque thème, chacun sait ce qui doit être pensé et donc dit. Conséquence : il n’est plus besoin de le dire formellement. Fluctuatnecmergitur, dans l’exemple sur lequel nous nous penchons, se contente d’indiquer des thèmes, les juifs, puis les musulmans, sans absolument rien dire de plus, si ce n’est, bien sûr, qu’il y a une façon innocente d’en rien dire, et une façon coupable (car son « innocemment » était évidemment une antiphrase). Ne pas penser ‘‘innocemment’’, c’est bien se rendre coupable d’un crime. Pis encore, c’est une hérésie. Reconnaissez, lecteurs, que, même s’il ne disait rien, vous aviez parfaitement compris ce que Fluctuatnecmergitur prétendait dire… N’est-il pas vrai que sa phrase vide de sens ne vous laissait aucunement perplexe, contrairement à moi ? Vous aviez parfaitement compris, n’est-ce pas, qu’il dénonçait un antisémite, un abominable raciste. Sur quoi fondait-il ses accusations, exactement, qu’importe ? Pourquoi vérifier ? Si le dénonciateur est pétri de la bonne pensée, la vôtre, c’est qu’il est nécessairement de bonne foi, nécessairement digne de confiance. Mais vous êtes-vous posé la question ? Où commence ce racisme universellement dénoncé et si mal défini ? Où s’arrête-t-il ? Qui est le plus crédible ? Celui qui, faisant profession d’anti-racisme (qui sera le communisme du XXIe siècle, disait Finkielkraut), poursuit et condamne sur simples dénonciations, ou celui qui, étant juif, se porte garant de l’innocence d’un homme injustement accusé d’antisémitisme (là encore, Finkielkraut défendant Renaud Camus) ?


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