14/09/2006Les demi-mots d’une momie.
L’inénarrable Insubmersible vient de commettre encore une de ces impossibles critiques de cinéma dont il a le secret. Cette fois-ci, c’est le film d’un certain Marwan Hamed, intitulé L’Immeuble Yacoubian (1), Egypte, 2005, qui a inspiré son texte à ce bel exemple d’esprit flottant et qui, ne sombrant jamais, ne saurait connaître un jour la profondeur. Dans une première version de son article, Fluctuatnecmergitur avait donné du régime politique égyptien la définition suivante : une « démocratie policière/militaire ». Surpris par cette audacieuse définition, je lui demandai ce qu’il entendait dire exactement par ces mots, tant il me semblait impossible qu’un régime politique fût à la fois policier, militaire et démocratique. L’Insubmersible corrigea donc son texte et parla désormais de « démocratie qui doit son maintien grâce (sic) au soutien de la police et des militaires, où la violence des forces de l’ordre fait peur (mais, ajouta-t-il, nous connaissons cela aussi en France de temps en temps pour certaines catégories de populations », catégories qu’il n’alla cependant pas jusqu’à nommer, ce qui nous aurait pourtant bien éclairé. Mais de quelle sorte de démocratie nous parle donc notre radeau pensant ? D’une démocratie gangrenée par, je le cite, « la corruption politique et/ou économique », une démocratie dans laquelle « l’homosexualité masculine [est] réprimée ou tolérée selon des critères s’adaptant en fonction de celui qui est homosexuel » (si quelqu’un y comprend quelque chose, qu’il m’éclaire donc), une démocratie où, tenez-vous bien, les femmes « n’ont quasiment aucuns droits (sic) », une démocratie, enfin, où ne cesse de s’islamiser « la jeunesse des bas quartiers qui se voit refuser les bienfaits de l’ascenseur social malgré des études universitaires correctes ». Belle démocratie, en effet… Fluctuatnecmergitur concède néanmoins que la «  protection (2) de la démocratie ne peut se faire que si la société égyptienne se réforme vraiment » en mettant fin à « la corruption (il faut payer pour tout : on achète sa femme, son travail, son amant homosexuel, son poste dans la politique) », en mettant fin à « l’asservissement des femmes (elles ne sont que des instruments pour enfanter ou prendre du plaisir et les hommes les répudient dès qu’elles ne sont plus telles qu’ils les veulent) », en mettant fin à « l’abus de droit pour la police qui profite de son statut pour avilir des êtres humains (viol du jeune étudiant en prison ». Comme on voit, il y a encore beaucoup de réformes à mener, selon l’Insubmersible, pour protéger ce qu’il appelle une démocratie. Moi, je dirais plus simplement qu’il n’y a pas de démocratie en Egypte et qu’il ne s’agirait donc pas tant, en réalité, de sa ‘‘protection’’ que de son avènement. Mais je me trompe peut-être, n’ayant pas de l’Egypte la même connaissance que Fluctuatnecmergitur, qui tient la sienne, figurez-vous, des programmes télévisés : « Je regarde souvent les chaînes étrangères de télévision, écrit-il, même lorsque je n’en comprends pas la langue. Il m’est arrivé de regarder les feuilletons sur la chaîne égyptienne avec grand intérêt, car les réalisateurs montrent comment est la vie en Egypte, même si cela ne concerne que la catégorie sociale bourgeoise supérieure (3) ».
Une chose m’étonne. L’Insubmersible ose dire que c’est grâce au soutien de la police et des militaires qu’une prétendue démocratie est maintenue en Egypte, grâce, même, au soutien d’une police violente et « qui profite de son statut pour avilir des êtres humains » et commettre des viols ; et personne ne semble réagir. On le laisse dire, ce grand fou. Pourtant, quand, en juillet 2005, à l’époque de la bavure de la police londonienne qui avait causé la mort de Jean Charles de Menezes, j’avais écrit (4) que je trouvais normal « que la police ait des méthodes adaptées aux situations extrêmes que sont les menaces terroristes (je faisais allusion au fameux ‘‘shoot to kill’’) », on m’avait immédiatement accablé d’insultes de toutes sortes, et même accusé d’être un collabo et un vichyste. Mais il s’agissait bien là aussi (et plus sûrement qu’en Egypte, tout de même) de défendre la démocratie (le terrorisme, et en particulier le terrorisme islamiste, en étant bien évidemment des ennemis acharnés). Eh bien ! Parce que j’avais suggéré qu’on donne à la police de plus grands moyens d’être efficace contre des terroristes en action, surpris en flagrant délit, si l’on veut, l’immonde Babet s’était mis à vociférer : « Je vomis vos arguments, Olivier […], vos arguments sont ceux des trouillards, des pleutres et des collabos : ‘‘n’importe quoi, même la dictature, plutôt que le danger’’, etc., etc. » C’était bien la dictature que les bons gros Babets de tous poils prétendaient menacer la République. Mais quand un insubmersible imbécile vient dire qu’une démocratie qu’il est bien seul à voir (en réalité, il s’agit d’une dictature, justement) est maintenue par une police sanguinaire, on est curieusement saisi par le silence qui vient se faire autour de lui. Comment expliquer ce silence, si ce n’est par le fait que Fluctuatnecmergitur étant notoirement du bon bord ne peut penser que ce qu’il est convenu de penser, quand même c’est tout le contraire que dit sa flottante syntaxe (5) ?
(1) Adapté du roman du même titre de Alaa El Aswany (Actes Sud, 2006).
(2) Il semblerait, mais ce n’est pas dit explicitement, aussi me trompé-je peut-être, il semblerait que pour Fluctuatnecmergitur, puisqu’il prétend que l’Egypte est une démocratie (qu’il faut même protéger), il semblerait donc que tout ce qui n’est pas islamisme ou régime islamique soit bien assez démocratique comme cela, je veux dire : bien assez démocratique pour des musulmans, qui ont le cuir plus dur que nous autres, faut-il croire (je fais de l’ironie, évidemment !)…
(3) On croirait une nouvelle Delphine Minouï, cette ‘‘guignole de l’info’’, à propos de qui j’invitais l’autre jour mes lecteurs à lire un article accablant paru sur le site Iran-resist. « Delphine, pouvait-on lire dans cet article, tu fréquentes trop les jet-setters mal rasés du pays des mollahs, moi je te parle de ceux qui ont du mal à prendre le bus et tu nous racontes la joie de vivre des gosses de riches à l’aéroport. » Car ayant remarqué, à son arrivée à l’aéroport de Mehrabad, que, « dans l’euphorie des retrouvailles, les couples iraniens s’embrass[aient] », Delphine Minouï avait cru que les mœurs du pays s’étaient assouplies. Elle se contentait donc de parler, dans ses articles, de ce prétendu assouplissement et de ce qui pouvait l’illustrer. « Veux-tu vraiment nous faire croire, ajoutait l’auteur de l’article, qu’on peut s’embrasser à Téhéran entre homme et femme sans en payer le prix ? » La Minouï, à force de fréquenter ce que l’Insubmersible appelle la catégorie sociale bourgeoise supérieure, s’était persuadée que la jeunesse iranienne était identique à la nôtre : « légère et fun, avide de culture. Les pièces avant-gardistes se jouent à guichet fermé à Téhéran, pouvait-on encore lire dans le texte d’Iran-resist. Tes articles ne parlent pas du niveau de vie. Dans un pays où 85% de la population vit avec moins de 2$ par jour, dont 15% avec moins de 1$ par jour, tu as le toupet de parler d’une jeunesse avide de culture : 85% n’ont rien à manger et font les poubelles pour survivre. Pour survivre, se défoncer et oublier qu’ils sont oubliés et sans voix, ils vendent leur corps : les orifices ou les organes. » Mais le petit Prêchi-Prêcha n’avait-il pas dit un jour, et très sérieusement, qu’il voyait dans l’Iran « l’un des pays musulmans au monde où la société civile est la plus structurée et la plus construite » ? Mais je m’égare, et l’Iran n’est pas l’Egypte. Ce sont plutôt les regards que nous portons sur ces deux paradis terrestres qui sont à peu de choses près les mêmes…
(4) Dans un billet qui fut publié dans la version 1 de ce blogue, que je fis la bêtise d’effacer, dans un mouvement de mauvaise humeur. J’en ai néanmoins conservé les archives, et ce serait peut-être aujourd’hui une bonne occasion de publier de nouveau quelques-uns des billets effacés. J’y réfléchirai.
(5) Cf. mon billet intitulé Lettre à un ami, sur la langue des corbeaux et des loups : « Si ces hommes qui pensent comme il faut, c’est-à-dire comme tout le monde, n’ont généralement plus besoin de donner aucune forme à leurs paroles, c’est hélas parce que chacun connaît à l’avance ce qui doit être dit, parce que chacun comprend tout propos tenu par quelqu’un se revendiquant de la bonne pensée comme nécessairement conforme à cette pensée (qui tient, en réalité, du réflexe conditionné), quand même c’est le contraire qui est dit, comme il arrive souvent : l’effondrement de la syntaxe coïncide avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la pensée unique. La syntaxe est devenue caduque. » Voir aussi la note 6 du même billet.
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14/09/06 - 18:02
Comparez l'Iran et l'Egypte, c'est comparer la Chine et l'Islande. Bien sûr, "musulman" suffit comme point commun, la langue, la culture, l'histoire politique, tout ça, tu t'en fous.
Quant à ce que tu cites de moi, je le répète. L'Iran est un Etat certes non démocratique (je n'ai jamais prétendu cela, et je n'ai jamais prétendu que l'Iran était un paradis terrestre, mais tu aimes exagérer, ça te permet d'avoir des contre arguments du même calibre), mais républicain (les femmes votent, il existe une constitution où plusieurs pouvoirs s'équilibrent, et le XXème siècle a structuré en Iran une société civile, intra et extra territoriale, dans laquelle il existe des débats tenus par des intellectuels, qu'ils soient laïcs ou religieux).
antoine (visiteur - site web)