UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

28/10/2006

28/10/06 - 16:18

Le français n’est pas la langue française.


L’autre jour, dans le blogue d’Urbain, répondant au docte don Manchote, j’écrivais (peut-être un peu vite)  : « La langue, Dieu merci, n’appartient pas qu’à ces savants [les linguistes], qui la dissèquent, non plus qu’à tous ces locuteurs qui, la parlant si mal, la tuent à petit feu, voire l’assassinent, quand l’envie les prend de faire du rap, par exemple. Elle appartient aussi aux écrivains, à certains d’entre eux du moins, qui l’illustrent et lui (re)donnent vie. On m’objectera que la langue appartient à tout le monde (ou, ce qui revient au même, à personne), et l’on n’aura pas tout à fait tort. Mais je ne puis m’empêcher de croire qu’elle appartient tout de même un peu plus à ceux qui se soucient de la défendre et de l’illustrer, qu’à ceux qui semblent se réjouir de son agonie. Après tout, il est assez logique que des hommes qui veulent la garder la possèdent plus que des hommes qui s’en défont chaque jour davantage. »


Jean-Gérard Lapacherie, dans un article intitulé Ecrire la langue française, que je viens de lire sur le site de Renaud Camus Vaisseaux Brûlés, écrit que celle-ci « n’appartient à personne et n’est pas signe d’appartenance. » Mais Lapacherie fait une distinction qui, sans doute, va tout de même dans le sens de ce que je tentais un peu confusément de dire chez Urbain, entre le français et la langue française :


« Ecrire, dit Jean-Gérard Lapacherie, se construit couramment avec un groupe prépositionnel régi par la préposition en qui signifie ‘‘dans’’ et a un sens locatif. Ecrire en français, c’est écrire dans un lieu qui n’a pas d’étendue, pas de limite, pas de localisation. Il est lieu par métaphore. En français est le lieu où se déploie l’écriture. Dans le titre de cet article, écrire est un verbe transitif qui régit un complément d’objet direct, comme écrire une lettre ou écrire un roman. On distingue deux types d’objet, suivant que l’objet est ou n’est pas affecté par le procès. Dans couper une branche, heurter un piéton, saisir un ballon ou maltraiter un chien, le procès s’applique sur les référents désignés par branche, piéton, ballon, chien : ces objets sont affectés par le procès. Dans écrire un roman ou écrire une lettre, il en va autrement. L’objet direct roman ou lettre n’a pas d’existence dans la réalité avant que le procès ne s’applique sur lui. Ils n’ont de référent qu’une fois le procès effectué. En syntaxe, on distingue ces objets, qualifiés d’effectués, des objets affectés, qui préexistent au procès. C’est le procès qui crée l’objet. Dans écrire un roman, roman n’a de référent qu’après avoir subi le procès du verbe. Les verbes qui sont suivis d’un objet effectué ne sont pas nombreux : composer (un bouquet, une sonate), construire (une maison), peindre (un tableau), dessiner (son portrait)… Ecrire compte parmi ces verbes. Dite en d’autre termes, l’hypothèse qui sous-tend le titre est que la langue française ne préexiste pas à l’écriture et qu’elle n’accède à l’existence que dans l’écriture ; pas dans la parole, ni même dans l’énonciation, mais dans l’énonciation scripturaire.


« Deux réalités doivent être distinguées : la langue française et le français. Le français est fait de ces énoncés banals et quotidiens dont les linguistes décrivent la phonétique, la morphologie ou la syntaxe. Il existe, il nous est donné, c’est ce que nous parlons quotidiennement, il est en nous, il est aussi dans les grammaires et autres ouvrages traitant du français fondamental, du français parlé, du français courant, du français ordinaire, etc. La langue française, elle, est en puissance. Elle surgit dans l’acte d’écrire, comme l’exprime Richard Millet. »


Si la langue française n’appartient à personne, si elle est « une langue littéraire, qui existe à l’écrit et par l’écrit, qui n’est pas identitaire », c’est parce qu’elle est « un fait de culture (entendu dans le sens latin cultura animi de ce terme) ou un phénomène de civilisation (les termes culture et civilisation ont ici quasiment le même sens). Elle émane de la volonté de juristes ou d’écrivains qui ont conçu, à l’instar du latin, langue universelle des clercs du Moyen Age, la possibilité d’une langue en partie artificielle, mais qui palliât la forte hétérogénéité linguistique d’un territoire qui n’était pas encore la France et grâce à laquelle pouvaient commercer des sujets qui parlaient des idiomes d’oc, d’oïl ou des variétés dialectales de chacun de ces idiomes. » Ensuite, la langue française est devenue langue nationale, elle est devenue le français, qui, tel qu’il est parlé aujourd’hui en France, est sans doute bien un « signe d’appartenance », d’appartenance à une classe sociale quasi unique, celle à laquelle Renaud Camus a consacré sa Dictature de la petite bourgeoisie. « Se fondant sur ce que Guy Debord dit de la prolétarisation du monde, écrit Lapacherie, il [Renaud Camus] constate qu’une classe, la petite bourgeoisie, celle qui contrôle les media, l’école et qui pense bien (en fait, elle opine plus qu’elle pense) – la petite bourgeoisie honnie par Flaubert, celle de l’apothicaire Homais –, parce qu’elle domine la société, impose comme des normes ses habitudes (ou habitus, pour employer un terme cher à Bourdieu), dont ses habitudes langagières – à savoir ce qui est nommé ici le français. ». Bien sûr, au-dessus du français, la langue française demeure.

commentaires

28/10/06 - 17:18

Deux ou trois imbéciles ayant décidé de polluer ce billet de leurs sarcarsmes, que je me suis permis de censurer, comme dit pompeusement le gros Babet, je préfère fermer les commentaires, jusqu'à la publication de mon prochain article, comme d'habitude.

28/10/06 - 18:16

Court rappel des règles de ce blogue:

L’auteur se réserve le droit de censurer les commentaires qui seraient injurieux ou méprisants, qui se réduiraient à d’inutiles manifestations de colère ou de mauvaise humeur, ou dont la syntaxe et l’orthographe seraient trop fautives pour être d’hommes vraiment capables de donner sens et forme à leur pensée, ce qui se conçoit bien s’énonçant clairement, comme chacun sait. Il pourrait également être amené à censurer les commentaires qu’il jurera trop concis ou trop lapidaires, trois ou quatre mots ne suffisant généralement pas à donner forme à de la véritable pensée. Il rappelle que les plus sots de ses lecteurs, s’il en a, sont priés de se taire, ainsi que les éternels indignés, croit-il bon d’ajouter. Il est enfin toujours prêt à être détrompé, mais à condition, bien sûr, qu’on lui montre son erreur, au lieu de seulement la lui reprocher.

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