14/12/2006Deuil
Cinq sonnets
Je n’ai lui dans tes yeux que le temps d’un clin d’oeil.
Depuis, de ton regard, ma vie est dénuée.
Contre l’averse d’yeux qui tombe des nuées,
Je n’ai pour me couvrir que l’habit de mon deuil.
Trempé de maints regards, je m’abrite à ce seuil :
Entre mémoire et moi, mon âme habituée
Hante un absurde corps, comme déjà tuée.
Je suis muré vivant dans un froid de cercueil.
Mon crâne est un enfer que recouvrent de rouille
Les larmes de ces yeux qui l’ouvrent et verrouillent.
Une flaque s’y forme, à peine miroitant.
Penché, comme sur toi, sur cette froide eau noire,
Cherchant à me revoir dans tes grands yeux, j’attends
Que monte un souvenir du fond de ma mémoire.
Quand j’ai fermé tes yeux, mon tombeau s’est ouvert.
Je suis tombé dedans pour te dire : « Je t’aime »,
Et depuis, mes cheveux sont le tapis tout vert
Autour du marbre éteint de mon visage blême.
Le neurone asticot grignote avec les vers
L’enseveli vivant dans le fond de moi-même.
Dans le trou de ma tête, un petit univers
Est traversé des feux que partout il essaime.
Partout, tes yeux, partout se rouvrent en mon sein,
Sans cesse bourdonnant, comme font les essaims,
Clignant incessamment, comme font les étoiles.
Me couvrant de tes yeux, tu m’as fait un linceul
De ton regard perdu dans le mien qui se voile :
Me souvenir de toi et toujours être seul.
Quand je ferme mes yeux, je m’ouvre à l’intérieur,
Comme, à la fin du jour, les paupières des roses
Dont on n’a pas cueilli les teints frais et rieurs
Pour les mettre en bouquets dans des vases moroses.
L’obscurité du soir éteignant les couleurs,
Il se fait dans le monde une métamorphose :
Des étoiles partout se transforment en fleurs
Et les fleurs, à leur tour, les cueillent et disposent.
Les neurones en moi sont des constellations.
Je dois fermer mes yeux pour leur observation.
A force d’en chercher, je reconnais des formes :
Ici, c’est un sourire ; et là, corps enlacés,
Deux garçons familiers qui doucement s’endorment
Dans l’ultime pâleur d’un astre trépassé.
Quand tu fermais tes yeux, je m’ouvrais de désir,
Comme, à l’aube amoureuse, une corolle éclose,
Brûlant sous la fraîcheur qui la pare et l’arrose
Que l’aurore ose enfin ses pétales rosir.
Mais sur ma tendre joue, il ne vint qu’un moisir :
Je me suis recouvert d’une lente nécrose
Et vis au fond de moi, par une ultime osmose,
Comme toi dans la geôle où tu t’en fus gésir.
Chaque jour un peu plus abrégeant mon passage,
Je devrais approcher de revoir ton visage,
Mais je vois seulement qu’il s’éloigne de moi :
Je n’ai plus que des bouts jetés dans ma mémoire,
A peine les reflets d’une légère moire
Qui n’a pas cet éclat de nos premiers émois.
Quand je rouvre mes yeux, ton tombeau se referme
Et le monde n’est plus que ton champ de repos.
Ton absence a terni le terrestre épiderme,
Comme ton souvenir a pâli sur ma peau.
Même à la pleine nuit les myriades de spermes
Se répandent au ciel comme autant de copeaux.
L’eau manque à ces lueurs qui demeurent en germes,
Le Berger laisse errer son assoiffé troupeau.
Tout ne borne à mes yeux qu’un emplacement vide :
Il manque tes cheveux sur ma tempe livide,
Il manque dans ma chair la pointe de tes os,
Dans mes yeux grand ouverts ta figure ravie,
Dans mes mains se fermant ta ligne de roseau,
Qui penchait tout le jour sur le cours de ma vie. |