UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

14/12/2006

14/12/06 - 18:48

Le bourreau n’est pas criminel.


L’autre jour, notre petit docteur ès pingouins, dans ses lettres anonymes, me prêtait de coupables envies. «  Aujourd’hui, écrivait-il, monsieur Bruley proclamait haut et fort ses envies de meurtre. » Cette proclamation, il croyait la trouver dans Mon Albatros, sonnet récemment publié dans ce blogue, dans lequel, des représentants de la racaille, comme il ne faut pas dire, s’en étant pris à d’angéliques skateurs, j’avais osé m’écrier, inconscient que je suis : « Ah ! Que j’eusse voulu d’une langue électrique/Faire aux uns [la racaille] quelque juste et draconienne trique ;/Aux autres [les skateurs] pour les cieux un grand escalator ! ». « En réalité, avais-je donc répondu à notre savant homoncule, je ne voulais rien dire haut et fort […], même si, avec du recul, je viens de me rappeler que les esprits un peu lourdauds avaient une fâcheuse tendance à tout prendre au pied de la lettre… Mea culpa. Non, mon intention, mon attitude, mon discours sont poétiques (quand même on trouve nullissime ma poésie, là n’est pas la question). Les moyens le sont donc aussi. Skateurs et racaille sont en réalité des symboles. La portée du sonnet est toute allégorique, et c’est d’ailleurs bien pour cette raison que je l’ai intitulé Mon Albatros. Ce n’est évidemment pas le meurtre de la racaille que j’appelle de tous mes vœux. Mais je déplore l’incapacité dans laquelle se trouve ma pauvre langue (je le reconnais bien volontiers) d’anéantir le néant, la bêtise, le mal, tout ce que vous voudrez, que symbolise la racaille. Nuance ! » Mais le gentil Asbelito tenait beaucoup à ce que j’aie des envies de meurtre, lui ! Aussi me répondit-il ceci : « […] Une allégorie, ce n’est pas dire A tout en signifiant B, mais dire A et B simultanément. Vous ne pouvez donc absolument pas vous dédouaner de vos déclarations, qui, elles, sont vraiment paisibles [sic] de poursuites judiciaires dans notre pays. » Mon erreur fut de laisser l’auteur évidemment malintentionné de ces lettres anonymes parler d’envies de meurtre, comme s’il était acquis qu’il était bel et bien question de meurtre dans mon sonnet. Or, ce n’est absolument pas le cas. D’ailleurs, comment un meurtre pourrait-il être juste et draconien, ces deux adjectifs renvoyant assez clairement, il me semble, à l’idée de justice ? Ce n’est pas le meurtre de la racaille qui est souhaité mais, sinon sa mort, du moins son supplice, en tant que peine méritée. Tout ce qu’on peut me reprocher, mais qui n’est pas passible de poursuites, je pense, c’est de souhaiter une autre administration de la justice, la peine de mort n’ayant plus cours sous nos latitudes. Ce n’est pas de commettre un meurtre, que je rêve, mais de devenir bourreau. (Encore ce souhait est-il tout poétique car je ne suis pas sûr de désirer réellement le rétablissement de la peine de mort, surtout pour de simples ‘‘incivilités’’, comme on appelle désormais communément la barbarie quotidienne.) En ce sens, cette trique que j’ai mise à la rime, et qui a fait tant rire certains, est sans doute un souvenir de la barre qu’utilise le bourreau, dans la fameuse description qu’en fait Joseph de Maistre, dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg : « Il [le bourreau] arrive sur une place publique couverte d’une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, il l’étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alors il se fait un silence horrible, et l’on n’entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s’enlacent dans les rayons ; la tête pend ; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n’envoie plus par intervalle qu’un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat, mais c’est de joie ; il s’applaudit ; il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi. » Cet homme qui s’applaudit et dont le cœur bat de joie n’est pas un meurtrier, mais le bourreau des meurtriers. « Est-ce un homme, poursuit de Maistre ? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n’est pas criminel […]. » Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu : « La peine de Mort est le résultat d’une idée mystique, totalement incomprise aujourd’hui. La peine de Mort n’a pas pour but de sauver la société, matériellement du moins. Elle a pour but de sauver (spirituellement) la société et le coupable. Pour que le sacrifice soit parfait, il faut qu’il y ait assentiment et joie de la part de la victime. »

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