La démocratie et l’art.
Autre exemple de l’inhabilité du démocrate à se défendre et du dommage qui lui en échoit. L’adversaire lui assène, pour le confondre, que ses principes « ne servent pas l’art ». Sur quoi il s’emploie à démontrer qu’ils le servent et mord à nouveau la poussière, attendu qu’ils ne le servent pas (ce qui ne veut pas dire qu’ils le desservent). Ses arguments sont d’une insigne faiblesse (1). On ne prouve rien en faisant sonner que de grands artistes ont paru sous la démocratie, la question étant de savoir si leurs chefs-d’œuvre ont été des effets nécessaires de ce régime (resterait d’ailleurs à prouver que ceux de Racine ou de Molière le furent de la monarchie). On ne convainc pas davantage en brandissant que la démocratie « permet la liberté des œuvres », leur liberté étant fort compatible avec leur nullité. La vraie réponse est que, si les principes démocratiques ne servent point l’art, ils visent à développer d’autres valeurs, morales et intellectuelles, au moins aussi élevées. Mais ici nous touchons un point qui montre combien les hommes, et qu’on croirait le plus évolués, sont encore dans l’enfance. Il semble qu’ils aient encore beaucoup à faire pour comprendre qu’un système dont les idéaux sont la justice et la raison a assez de grandeur par lui-même sans qu’il faille encore lui adjoindre la beauté. On peut même se demander si la plupart ne trouvent pas moins blessant d’être traités de menteurs, de faussaires, de voleurs, que d’«insensibles à l’art » (2), cette adresse leur signifiant la pire des injures. Telle est du moins la hiérarchie de valeurs adoptées par maints clercs français, qui réclamèrent naguère l’impunité de traîtres avérés (3) parce qu’ils « avaient du talent ». Trait que l’historien de la France byzantine semble avoir oublié.
Préface de Julien Benda à l’édition de 1946 de La Trahison des clercs, Editions Grasset, « Les Cahiers Rouges », pages 64-6
(1) Ils étaient notamment soutenus par Jaurès. Il y a là un trait commun à toutes les doctrines – démocratique, monarchique, socialiste, communiste – en tant qu’elles s’adressent à des foules : prétendre avoir toutes les vertus et ne point admettre que, si elles ont celle-ci, elles n’ont pas celle-là. Je cherche celle qui déclare : « Ici notre thèse a un point faible. » (Je la cherche aussi dans l’ordre philosophique, du moins pour l’âge moderne.) On m’assure qu’un tel aveu éloignerait toute une clientèle, laquelle ignore la distinction des idées et veut en effet tous les avantages, fussent-ils les plus contradictoires. C’est donc là une attitude purement pratique, pour quoi le clerc n’a que du mépris, du moins chez ceux qui se disent relever de l’esprit. (Note de Benda)
(2) On parle aujourd’hui, on, c’est-à-dire une femme, de « remettre de la culture partout ». De la culture, c’est-à-dire de l’art. Ségolène Royal, en effet (qui d’autre parlerait si mal ?), désirant que « la culture fasse une entrée massive à l’école », dit bien : « ce que Jules Ferry a fait pour le calcul et la lecture, nous avons le devoir de le faire pour les arts. » La candidate socialiste a donc tenu cet édifiant discours devant les plus grands représentants actuels des arts et de la culture, les Jeanne Moreau, les Charles Berling et autres Dominique Blanc ! Remettre de la culture partout, ce ne devrait pas être bien difficile, puisque l’art est déjà partout. Après tout, un wagon de train de banlieue recouvert de tags est très probablement un chef-d’œuvre roulant ! Le rap est la poésie des cités ! Le chanteur Renaud revendique pour lui le titre de poète (il se plaignait un jour que quelqu’un ne lui reconnût pas ce titre. « Je suis un poète, moi, même si on dit le contraire » (je cite de mémoire), avait-il dit à la journaliste qui, manifestement, ne comprenait pas qu’on pût seulement en douter). Quant à moi, je crois que l’école n’a pas tant besoin de culture que de calcul et de lecture, justement… En 1918, Julien Benda, dans Belphégor, expliquait en partie l’abaissement de la culture des mondains (c’était l’époque où il n’existait encore qu’une culture, qu’on appelait la culture), par « la disparition, dans l’atmosphère où ils grandissent, de l’éducation théologique et du culte des lettres antiques » (Belphégor, dixième édition, Paris, Emile-Paul Frères éditeurs, 1924, page 160). Allez donc parler aujourd’hui de théologie ou de lettres antiques à la jeunesse ! Dans cet « Essai sur l’esthétique de la présente société française » (celle de 1918, donc), Julien Benda constate et déplore que « la présente société française demande aux œuvres d’art qu’elles lui fassent éprouver des émotions et des sensations » et qu’« elle entend[e] ne plus connaître par elles aucune espèce de plaisir intellectuel » (page 1). Selon lui, la raison cruciale d’une telle esthétique est « qu’elle est tout entière faite par les femmes » (page 171). En près d’un siècle, la société n’a cessé de s’efféminer. L’intelligence a déserté les arts. On n’écrit plus de Princesse de Clèves (pourtant d’une femme), que Benda donne comme exemple d’œuvre procurant un plaisir purement intellectuel. A la place du patriarcat, a été instauré un plus doux (en apparence) et plus sentimental ‘‘matriarcat’’, dans lequel chacun est en droit d’être materné. S’il y a des batailles de rue dans les banlieues (qui, elles aussi, sont dites sensibles, c’est dire le progrès de l’émotion !), on n’envoie surtout pas la troupe, mais des policiers, à qui il est formellement interdit de faire couler le sang ! On attend que le calme revienne de lui-même, puis on promet de l’argent, comme une mère, ayant attendu que son enfant cesse seul un caprice, le récompense d’un nouveau jouet. Qui donc ne se souvient pas de cet invraisemblable slogan, destiné aux policiers, dans une manifestation de la jeunesse, sans doute, qui disait : « On veut des bisous, pas des coups » ? Une femme prétend aujourd’hui vouloir devenir président de la République : elle veut mettre de la culture partout, c’est-à-dire de l’art, c’est-à-dire de l’émotion, encore de l’émotion, toujours de l’émotion, partout. J’ai tout récemment pris conscience de cette évidence que la société allait s’efféminant inéluctablement, c’est-à-dire s’alanguissant, s’affaissant ou s’évaporant (les femmes ont des vapeurs…), en voyant à la télévision, dans une quelconque émission de débat, cet immense artiste, évidemment engagé, qu’est Charles Berling, venu s’exprimer sur n’importe quel sujet de société : devant son contradicteur, qui lui faisait quelques difficultés, il avait littéralement l’air d’une femme en pleine crise d’hystérie ! Il n’était plus qu’émotion. Toute intelligence semblait l’avoir déserté.
(3) Béraud, Brasillach. (Note de Benda)