Courte remarque sur le maintien de l’ordre
Je déplorais hier, dans une note à un texte de Julien Benda, que l’ordre n’ait pas été rétabli manu militari lors des émeutes de 2005 : « S’il y a des batailles de rue dans les banlieues, écrivais-je, on n’envoie surtout pas la troupe, mais des policiers, à qui il est formellement interdit de faire couler le sang ! » Ma déploration n’est évidemment pas celle de Benda. « Au reste, écrit-il, que l’idée d’ordre soit liée à l’idée de violence, c’est ce que les hommes semblent d’instinct avoir compris. Je trouve éloquent qu’ils aient fait des statues de la Justice, de la Liberté, de la Science, de la Charité, de la Paix, jamais de statue de l’Ordre. De même ont-ils peu de sympathie pour le ‘‘maintien de l’ordre’’, mot qui leur représente des charges de cavalerie, des balles tirées sur des gens sans défense, des cadavres de femmes et d’enfants. Tout le monde sent le tragique de cette information : ‘‘l’ordre est rétabli.’’ (1) » Le moins qu’on puisse dire est que le maintien de l’ordre, sous nos latitudes, n’évoque plus de charges de cavalerie ni de balles tirées ! On ne dit plus de nos jours : « l’ordre est rétabli ». Et par qui donc ? On dit désormais : « il s’est rétabli », c’est-à-dire de lui-même… Le tragique est là : l’ordre n’est que momentanément rétabli, en apparence. A la notion d’ordre, Julien Benda préfère celle d’équilibre : « La démocratie repose d’ailleurs, écrit-il, sur une idée fort propre à intéresser une sensibilité esthétique : l’idée d’équilibre, mais qui, infiniment plus complexe que l’idée d’ordre, ne saurait émouvoir qu’une humanité incomparablement plus évoluée. (2) » A quoi de plus cyniques que moi pourraient objecter que c’est précisément parce que l’humanité n’est pas assez évoluée qu’il y faut de l’ordre ! Benda dit la violence. D’autres parlent de la force.
(1) Julien Benda, La Trahison des clercs, Grasset, « Les Cahiers Rouges », pages 52-3.
(2) Op. cit., page 57.