Simple remarque sur deux peurs apparemment peu fondées et sans grand rapport entre elles
L’autre jour, j’entendais dire à Augustin Legrand, le petit don Quichotte de la manche (sans majuscule, mais je devine déjà que j’ai grand tort de faire ce méchant jeu de mots, qui prouve encore une fois combien je manque de cœur, pour ne pas dire d’humanité !), je lui entendais dire qu’un Français sur deux avait peur de se retrouver sans logement dans le cours de sa vie. Ce chiffre était pour lui une sorte d’argument que je ne comprenais pas bien. Peut-être prétendait-il seulement que la majorité des Français, ou plutôt la moitié, avait hautement conscience de l’insécurité sociale régnant en France (qu’il n’est d’ailleurs pas question de nier entièrement, et autres précautions oratoires d’usage). Ou bien voulait-il dire que si ce n’est en faveur des plus pauvres d’entre nous qu’il est urgent d’œuvrer, ce l’est au moins pour tous ces Français, infiniment plus nombreux, qui ont peur et qui votent (car en démocratie, le nombre est un argument de poids) ? Je ne sais et ce n’est d’ailleurs pas mon sujet. Je remarque simplement que cette peur de tant de Français est peu fondée, en cela qu’elle est la peur d’une chose que non seulement l’immense majorité des gens ne connaîtra pas, mais qui n’arrivera pas non plus à leurs familles, à leurs entourages ou à leurs connaissances. Pourtant, cette peur est, en soi, quelque chose d’assez réel pour servir d’argument, et d’argument de poids, dans un discours en faveur de la mise en œuvre d’une politique réelle et efficace contre la misère (si ce n’est contre la misère en tant que telle, du moins en tant que terreur des braves gens !). C’est une autre peur, sans beaucoup plus de fondement, disait-on à l’époque, qui avait permis à Jean-Marie Le Pen d’être présent au second tour de l’avant-dernière élection présidentielle. Il n’était alors pas question d’insécurité sociale, mais d’insécurité tout court. C’était un tel scandale que la présence de cet homme au second tour qu’on était allé jusqu’à reprocher aux citoyens de certaines des plus paisibles provinces de France d’avoir voté majoritairement pour lui, mus qu’ils étaient par la peur infondée d’une violence qui ne les concernait pas ! C’était oublier un peu vite que l’élection présidentielle est une élection nationale et que les citoyens ont en quelque sorte le devoir de voter non pas en fonction de la seule situation locale, celle de leur département, de leur ville, de leur quartier, mais en fonction de ce qu’ils estiment être (à tort ou à raison, l’erreur est humaine) la situation nationale. C’est aussi le propre de l’homme que de s’émouvoir ou de s’inquiéter de choses qui ne le concernent pas encore, ou qui le concernent indirectement. Sinon, Augustin Legrand, qui n’est pas un miséreux, ne se soucierait sans doute pas de ceux qui n’ont pas d’abri. Il ne recourrait pas plus à l’argument de grand poids que constitue la masse de ceux qui ont un abri mais qui craignent de le perdre. Le sentiment de l’insécurité n’était donc qu’une peur, qu’un sentiment : il n’était suscité par rien de réel, qui méritât d’être pris en considération. Quant à la réalité du sentiment, elle ne comptait tout bonnement pas. Le sentiment de l’insécurité sociale, au contraire, est très considérable. La réalité de la peur qu’il entraîne est établie. Elle est on ne peu plus concrète. C’est une réalité tangible, et d’un grand poids dans les argumentations ! J’en conclus qu’il y a des peurs dignes et d’autres qui sont indignes. Ce n’est pas la peur en soi qui est digne ou ne l’est pas. Ce n’est pas non plus de son fondement que dépend la dignité ou l’indignité de la peur. C’est uniquement de son objet et des ses connotations.