28/02/2008 Tout est bien qui finit bien. Soulagement général. La mémoire des enfants juifs assassinés ne sera pas confiée aux enfants si impressionnables et tant couvés d’aujourd’hui. Nous étions tous d’accord pour juger obscène l’idée de confier cette mémoire, si lourde à porter, à nos enfants. Et bien sûr, il ne se trouve personne pour trouver également de l’obscénité dans la façon dont nous sommes tous tombés d’accord sur le fait de laisser ces enfants assassinés ‘‘livrés à eux-mêmes’’, c’est-à-dire à l’oubli (seulement dans une certaine mesure, évidemment). Enfin, « tous tombés d’accord », ce n’est pas le mot. Nous n’y pensons pas, voilà tout. Et pourtant, pensons-y un instant, justement. Est-ce que le fait de ne pas vouloir confier la mémoire de ces enfants assassinés aux nôtres (ni à personne d’autre à leur place) ne revient pas (d’une certaine façon seulement, je le répète) à vouloir non pas les oublier (ils le sont déjà, personne n’ayant en mémoire chaque enfant assassiné), mais à vouloir les laisser dans l’oubli où ils sont (oubli tout relatif, je le dis encore : ce ne sont pas les enfants qui sont dans l’oubli, mais chaque enfant ; je ne parle pas ici de la mémoire de la Shoah, mais du souvenir, sans doute impossible, de tous les assassinés, individuellement) ? En réalité, je ne suis pas sûr moi-même de vraiment regretter que l’invraisemblable projet de Nicolas Sarkozy tombe à l’eau. D’abord, je ne sais pas si ni comment un tel projet aurait pu être mis en œuvre. Mais surtout, sa réalisation aurait impliqué un retour massif du sacré dans une société, la nôtre, qui n’en a jamais eu si peu le goût ni ne s’en est si bien passé, du moins en apparence. De ce point de vue, consacrer à la mémoire des enfants juifs assassinés des enfants dont la frivolité n’a sans doute d’égale que celle de leurs parents (qui ne semblent aspirer qu’aux vacances et à la retraite, ne prier que pour la hausse du pouvoir d’achat et ne croire qu’aux dieux de la consommation), cela aurait sans doute été quelque chose, en effet, comme de l’obscénité. Et, j’ose le dire, dédier à la mémoire sacrée des enfants juifs assassinés des êtres pour qui, le plus souvent, aller aux sports d’hiver (si leurs parents ont les moyens de les y envoyer) ou faire du tourisme à Auschwitz reviennent à la même chose, c’est-à-dire à ne pas avoir école, ç’aurait été un sacrilège. (Et puis, je me le demande : est-ce que les enfants n’ont pas droit, après tout, à l’insouciance ? Je pose vraiment la question, sans connaître la réponse. Oui, ils ont ce droit, qui implique qu’ils n’ont pas encore certains devoirs ? Non, ce sont des hommes, l’horreur du monde et le soin des morts les regarde ?)
25/02/2008
« Je jure, blond lecteur, de ne rien inventer. C’est encore la Providence qui se rit de me voir abandonné des miens, de celle-là, surtout, qui m’a porté en son sein et refuse désormais de me voir y retourner ! J’ai reconnu dans les signes qu’Elle m’a de nouveau envoyés hier à quel point Elle aimait à se jouer de moi, à me voir me débattre avec le sort qu’Elle me faisait et, surtout, comme Elle tenait à me faire connaître le plaisir qu’Elle y prenait… »
Lire la suite : Lundi 25 février 2008.
24/02/2008
« J’ai déjà dit plusieurs fois tout le bien que je pensais de ma mère. Inutile de me répéter. Elle m’annonçait justement hier qu’elle n’avait plus envie de me voir m’installer sur ses terres ! C’est pourtant elle qui me l’avait proposé. Je ne lui avais rien demandé, moi… »
Lire la suite : Samedi 23 février 2008.
21/02/2008 (Ce texte est, à peine révisé, un mien commentaire répondant à ceux qu’avait écrits le blogueur Kliban, suite à mon article du 19 février.) Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il y ait, dans le projet de Nicolas Sarkozy de confier à des élèves de CM2 la mémoire d’enfants juifs assassinés, une intention, une volonté de faire porter spécifiquement la mémoire de la Shoah (à l’exclusion de toutes les autres) à quelqu’un (un élève des Antilles françaises, par exemple) qui, comme dit Kliban, « dans sa généalogie […] porte peut-être la déportation, les travaux forcés, le viol, l’interdiction de l’instruction, les châtiments corporels inouïs et les tortures morales de toute une population » et à qui « l’Occident dénie une partie de sa mémoire et fait comme s’il était quitte de son passé ». S’il y avait une telle volonté, une telle intention d’exclusion, alors ce serait obscène, en effet. Mais ce n’est pas le cas (ce qui n’empêche pas que le fait de dénier une partie de sa mémoire au descendant d’esclaves est, en soi, obscène, bien sûr). Pour l’instant, de fait, on tend sans doute à entretenir beaucoup plus la mémoire de la Shoah, sans entretenir autant qu’il faudrait la mémoire des autres crimes (mais sans ne veut pas dire à l’exclusion de ces autres mémoires). Faut-il absolument qu’il y ait simultanéité des prises de conscience des crimes commis par l’Occident et simultanéité dans l’exercice des différentes mémoires ? Réclamer à tout prix une telle simultanéité, cela ne revient-il pas à faire jouer la compétition entre les mémoires, que déplore Alain Finkielkraut, dans l’entretien que j’invitais à lire, l’autre jour ? Si nous sommes d’accord, Kliban et moi, pour dire qu’il y a bien une unicité de la Shoah (qu’il y a peut-être en elle quelque chose d’absolument plus terrifiant) et qu’un crime contre l’humanité n’en vaut pas nécessairement un autre, alors c’est bien que nous estimons que la gravité d’un crime est plus ou moins grande relativement à celles des autres crimes. Je pose donc cette question : la tentative d’extermination des juifs (et l’extermination effective de millions d’entre eux) est-elle plus, moins ou aussi grave que la déportation de millions d’africains et que leur mise en esclavage ? Ce que demandant, je ne sais pas dans quelle mesure je fais moi-même jouer la compétition entre les mémoires… Mais il faut bien en passer par là. J’ose dire que je pense qu’il y a dans la Shoah quelque chose de plus grave que dans la traite des noirs, l’esclavage, la colonisation (ce qui ne veut pas dire que je n’estime pas que ces autres crimes sont très graves). Il me semble que la différence de gravité des crimes commis se voit jusque dans l’exercice de la mémoire que propose Kliban, dans un de ses commentaires. Confier à des enfants de la métropole la mémoire d’enfants nés en esclavage ou de jeunes gens déportés d’Afrique, pourquoi pas, bien sûr. Mais on voit bien que, le plus souvent, ce serait la mémoire d’enfants ou de jeunes gens qui auraient tout de même eu la chance (si l’on peut bien parler de chance) de grandir, de devenir adultes, de vieillir en esclavage. Même si des familles pouvaient être détruites en étant revendues séparément, par exemple, ce n’était pas les hommes qui étaient anéantis ni la possibilité de la mémoire qu’ils recèlent, comme c’est le cas dans la Shoah. Les hommes séparés se souviennent. Qui se souvient d’un homme assassiné, quand son père, sa mère, toute sa famille et tous ses amis ont été assassinés avec lui ? En conséquence (si du moins on accepte mes conclusions), n’est-il pas dans l’ordre des choses que le plus grand crime appelle plus vite que les autres une plus grande mémoire ? Je ne crois pas qu’il s’agisse, dans le projet de Sarkozy, de se rappeler tant la Shoah ni ce qu’elle a de spécifiquement occidental, car alors, comme le dit Kliban, il faudrait plutôt étudier « la structure de la machinerie occidentale – machine à concepts, à pouvoirs, à objets. » Il s’agit bien de se rappeler, de ‘‘retrouver’’ les disparus. Il n’est plus question de la connaissance (certes très nécessaire) de la Shoah, mais du sentiment (dans la mesure du possible) de la Shoah. J’ai plusieurs fois, dans ce blogue même, dit la méfiance que j’avais des sentiments, des bons sentiments, surtout. Mais ils sont tout de même très nécessaires. C’est eux qui font l’homme. Il ne s’agit plus de savoir, mais d’être touché. Sunt lacrimae rerum, écrit Daniel Mendelsohn en exergue de son livre, Les Disparus (Flammarion, 2007). Et mentem mortalia tangunt, c’est ainsi que se poursuit le fameux vers de Virgile.
19/02/2008
« Si tu savais, mon blond lecteur ! Car mon lecteur idéal est un blond jeune homme, ou brun, roux ou châtain, blanc comme neige et long comme un roseau, avec des yeux bleus comme des piscines ou noirs comme ceux d’Augustin. Ses mains sont faites pour m’effeuiller et sa bouche pour me faire taire… »
Lire la suite : mardi 19 février 2008.
J’invite mes lecteurs à lire cet entretien accordé par Alain Finkielkraut au Causeur d’Elisabeth Lévy, dans lequel le philosophe dit infiniment mieux que moi, au sujet de la mémoire des enfants juifs assassinés qu’on confierait à des élèves de CM2, ce que j’avais tenté de faire, un peu rapidement, l’autre jour, dans un commentaire du blogue de Prêchi-Prêcha. Pour Finkielkraut, « La proposition de faire parrainer les enfants juifs français déportés par des élèves de CM2 est discutable. Elle n’a rien cependant d’obscène ou d’indigne », comme on l’a tellement entendu dire. Comme moi, il semble s’étonner du « postulat selon lequel un enfant de 11 ans ne peut être sensible qu’à la souffrance d’un autre enfant de 11 ans ». « Si je devais pour ma part, poursuit-il, parler de l’extermination devant des élèves, enfants ou adolescents, je commenterais l’une des innombrables photographies où l’on voit des soldats nazis entourer un vieux Juif et rire à gorge déployée pendant que l’un d’entre eux lui coupe la barbe ou les papillotes. Cette hilarité, cette brutalité, c’est la négation de l’humanité à l’œuvre. Et l’enfant, s’il y prête attention, s’identifiera au vieillard. » Le souci dont parle Finkielkraut « d’arracher les disparus à l’anonymat » me fait beaucoup penser au livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (Flammarion, 2007), dont je viens de commencer la lecture et qui semble être entièrement commandé par ce souci : « […] il y avait, après tout, écrit Mendelsohn, tant de gens qui pensaient à eux – sinon à eux spécifiquement, du moins à un eux générique, ceux qui avaient été tués par les nazis. » (Op. cit., page 61) Or cet eux générique fut bien constitué, j’allais dire d’une infinité, mais non, justement, il fut constitué d’un nombre fini d’individus. Et selon Finkielkraut, « Si nous n’avons de mémoire que statistique, nous perpétuons d’une certaine manière la déshumanisation dont ils ont été victimes. C’est une bonne action de leur rendre un visage. » C’est d’ailleurs sur un visage que s’ouvre Les Disparus de Mendelsohn : « Jadis, écrit celui-ci, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer » (Ibid., page 13). Ceux qui pleurent à sa vue, ce sont des Juifs assez vieux pour avoir connu le grand-oncle assassiné de Mendelsohn : ils reconnaissent dans le visage de l’enfant des traits qu’avait aussi le disparu. L’incompréhension de l’enfant (on ne lui a encore rien dit du sort des disparus), le profond malaise qu’il peut ressentir devant les larmes qu’il suscite ne sont pas qualifiées par Mendelsohn de traumatisants. C’est pourtant bien ce que semblent craindre certains de ceux qui sont contre le projet de Nicolas Sarkozy : de traumatiser les enfants en leur confiant la mémoire d’autres enfants, d’enfants assassinés. Convoquons ici l’étymologie : en somme, on ne veut pas que des enfants puissent être blessés, qu’ils ressentent comme une blessure celle qui fut infligée à l’humanité, si ce n’est à leur petit être d’enfant. Mais bienheureux les enfants capables d’un tel traumatisme : ce sont des hommes ! (Le sont-ils encore ? L’enfant « sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et d’élever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de l’actualité, du cinéma d’épouvante et des videogames ? C’est désormais la question », écrit Finkielkraut.) L’asepsie psychologique dont certains voudraient l’avènement me semble incompatible, entre autres choses, avec la morale et la dignité humaine. Mais je devine qu’on pourrait trouver excessive cette dernière remarque, qui n’est d’ailleurs pas mon sujet et qui mériterait à elle seule un texte que je n’ai pas le temps d’écrire.
17/02/2008
« Je me suis probablement enrhumé à Biarritz, où j’ai dû subir Hugo, le fils du fiancé, toute la journée. Comment se fait-il que je n’aime pas les petits enfants, ces êtres mignons et sales, alors que j’aime tant les petits chiens… »
Lire la suite : samedi 16 février 2008.
16/02/2008
« J’étais tranquillement assis dans ma voiture, en train d’attendre que le feu de la rue Montluc passe au vert, ou plutôt, que la petite flèche pour tourner à droite se mette à clignoter. A peine le fait-elle que, déjà, la voiture derrière moi se met à jouer du klaxon… »
Lire la suite : vendredi 15 février.
15/02/2008
« Ah ! Que j’ai ri, tout à l’heure, au téléphone, avec Yvain, mon petit Lyonnais ! Je le laissais parler, parler, parler très vite, attendant patiemment qu’il se trahisse une fois de plus, pour en apprendre davantage sur lui, qui ment beaucoup, sans penser à mal, bien sûr, mais comme fait un garçon de dix-sept ans : c’est-à-dire comme il respire… »
Lire la suite : jeudi 14 février 2008.
14/02/2008
« Esteban me dit qu’il pense savoir qui est l’auteur de la lettre anonyme de l’autre jour. Ce serait l’une des ses connaissances webmatiques, une espèce de bobo gauchiste au pseudonyme invraisemblable, sans aucun humour et très moralisateur, avec qui je ne comprends pas qu’Esteban ait pu s’acoquiner… »
Lire la suite : mercredi 13 février 2008.
11/02/2008 Voici un texte fort ‘‘heurétique’’ et déjà ancien (dont j’ai trouvé le lien tout à l’heure sur le site du parti de l’In-nocence) tentant de « décrire l’âme de l’Europe », telle du moins qu’elle est symbolisée sur sa monnaie : L’Europe et l’iconoclasme. (Qu’est-ce qu’un texte, un blogue, un site ‘‘heurétique’’ ? J’aime beaucoup ce néologisme, dont la racine est bien sûr la même que pour le mot d’hévrèse qui sert de sous-titre à ce blogue. Un site ‘‘heurétique’’, c’est un site dont les inventions, les trouvailles, les découvertes sont loin d’être orthodoxes au regard de la bonne pensée de l’époque ! Ainsi, dans L’Europe et l’iconoclasme, on apprend que « le drapeau de l’Union européenne est un étendard marial » ! Si ce n’est pas une ‘‘heurésie’’, cela !)
« Puisqu’il est de Lyon (c’est-à-dire à Lyon, ville dont il est originaire, grâce à quoi l’on peut donc bien dire, malgré l’‘‘interdit’’ rinaldo-camusien, qui n’a plus cours, en l’occurrence, qu’il est de Lyon), donnons à ce charmant petit chevalier le beau nom d’Yvain. Il n’a pour armure qu’une épaisse couche de graisse… »
Lire la suite : dimanche 10 février 2008.
09/02/2008
« Ma relation de la journée de mercredi a quelque peu contrarié don Esteban. Mais sa contrariété ne venait pas de ce que j’avais été fort imprudent avec Christophe, qui m’aura peut-être contaminé (nous verrons bien !). D’ailleurs, il ne fut pas du tout question de cela… »
Lire la suite : samedi 9 février 2008.
06/02/2008
« Christophe et Laurent sont à présent repartis. Le rendez-vous de Laurent (si jamais il a été vraiment pris) s’est trouvé annulé au dernier moment, comme par hasard. Laurent nous a téléphoné de je ne sais où juste au moment où nous allions lui faire pousser des cornes, Christophe et moi… »
Lire la suite : mercredi 6 février 2008.
« Tout à l’heure, étrange coup de téléphone de Christophe, la beauté rachitique. Il m’appelait à la demande de Laurent (qui se trouvait tout à côté de lui, m’a-t-il dit), pour savoir s’il pouvait venir passer la journée de demain à Mont-de-Marsan, chez moi, pendant que Laurent vaquerait à ses occupations dans la ville, où il doit parfois se rendre, pour son travail… »
Lire la suite : mardi 5 février 2008.
05/02/2008
« Maintenant que je sais qu’il peut arriver que Renaud Camus lise ce blogue (je ne dis pas qu’il l’a fait souvent, sans doute même ne l’a-t-il fait qu’une fois, mais cela peut arriver), maintenant que je le sais, donc, je vais devoir être un peu plus attentif à ce que j’écris, un peu plus rigoureux, plus scrupuleux, du moins quand il me prendra de l’évoquer ou de le citer, ce qui n’est pas tout à fait rare… »
Lire la suite : lundi 4 février 2008.
01/02/2008
Mon ami don Esteban a écrit pour ce blogue un petit billet d’humeur inspiré du récent scandale de Jérôme Kerviel ou de la Société générale, on ne sait trop comment dire. Bonne lecture.
Je n’ai plus beaucoup de relations avec le monde de la finance et je ne me tiens même plus informé de ce qui se passe dans le monde. Les rares aperçus de l’état de la planète que j’ai me parviennent au travers du journal télévisé diffusé sur RFO, que je regarde une ou deux fois par mois. Je n’ai pas réellement l’impression d’avoir changé d’époque. Toujours le Moyen-Orient, les cours du pétrole qui flambent accompagnés de la sempiternelle kyrielle de professions de foi : « Cette fois, il va falloir qu’on trouve des énergies alternatives, utilisons moins notre voiture, voyageons moins loin, consommons moins et mieux, les vilains Américains, les vilains Russes [on disait Soviétiques avant, mais dans le fond rien n’a changé], quand la Chine s’éveillera, la cigarette tue, nos enfants ne lisent plus, les prisons sont pleines, les caisses sont vides… » Je suis né en 1954 et n’ai pas vraiment changé d’époque ces cinquante dernières années. Tout de même, une chose, peut-être, a changé. Il ne me semble pas avoir entendu dire, jusqu’à une époque récente (la première fois, c’était à Singapour, je crois), qu’un petit crétin, jeune, bien sûr, pouvait, tout seul, en si peu de temps et avec si peu de moyens, perdre des sommes aussi colossales. Cinq milliard d’euros, c’est quoi ? Le PNB du Sénégal ou du Bhoutan ? Une vingtaine d’Airbus A380 ? Cinq Queen Elisabeth (le paquebot, pas la reine) ? Je n’en sais rien, en fait. Le nombre est absurde. Cette somme existe-t-elle vraiment ou ne s’agit-il que de monnaie électronique servant aux arbitrages de fin d’exercice ? Un fait est là : cette somme est partie en fumée. La bourse a accusé le coup, puisqu’il fallait un coupable. Je dis la bourse, mais ce sont toutes les bourses qui ont frémi. Peu de temps auparavant, les banques américaines n’avaient-elles pas reconnu avoir prêté des sommes considérables à des clients qu’on savait peu solvables, un peu comme si, submergées de liquidités, elles avaient essayé de s’en débarrasser le plus rapidement possible. Au-delà des sommes englouties dans ces naufrages financiers, ce qui retient mon attention, c’est la totale apathie du public. Autrefois, l’annonce d’une faillite bancaire, d’une crise financière, ne précipitait-elle pas les petits épargnants aux guichets des banques afin de sauver ce qui pouvait encore l’être de leurs maigres économies ? Les nouveaux pauvres ne se succédaient-ils pas sur les toits des gratte-ciel fraîchement inaugurés afin de se précipiter dans le vide ? Là, rien, ou si peu… Les employés de la banque victime de l’escroquerie ont manifesté en signe de solidarité… avec le patron, un peu comme s’ils préféraient voir un incompétent les diriger afin de pouvoir continuer à arracher, avec arrogance et désinvolture, leur épargne aux uns pour les confier à ces condottieres des temps nouveaux, les traders, qu’en d’autres époques on aurait vus fouettés nus en place de Grève avant que d’être marqués au fer rouge et jetés dans un cul de basse fosse.
Ah ! si… Les chauffeurs de taxi sont descendus dans la rue, pour asphyxier un peu plus le pays déjà étouffé par ses corporatismes. N’importe qui devrait être capable de transporter qui bon lui semble où bon lui semble dans son véhicule, contre une juste rétribution. Il devrait être interdit d’interdire de travailler ! Mais revenons à nos cinq milliards. Ils ne semblent manquer à personne, un peu comme s’ils n’avaient appartenu à personne.
Etrange système que celui qui permet à un capitaine de navire en perdition de quitter le premier son bord, à bord d’un Riva rutilant dans ses acajous vernis, à la sellerie luxueuse, au tableau de bord en ronce de noyer, laissant le reste de l’équipage livré aux intempéries. Contrairement à ce que pensent ceux qui pensent comme ils respirent, c’est-à-dire sans vraiment y penser, le capitalisme était un système régi par un ensemble de règles très strictes, l’une d’entre elles étant que le patron devait, jusqu’au bout, lutter avec ses employés dans la tourmente, y laisser, s’il le fallait, jusqu’à son caleçon en flanelle rugueuse, vendre propriétés, toiles de maîtres, écuries, pour réinvestir les sommes ainsi obtenues dans l’entreprise avant de se décider à jeter l’éponge en se tirant une balle dans la bouche ou dans la tempe, les deux options étant possibles. Je me rappelle l’époque où l’on définissait un groupe par le nombre de ses employés et non, comme aujourd’hui, par son chiffre d’affaire. L’humain avant le financier. Oui, vous avez bien entendu, monsieur le gauchiste, le capitalisme était humain. Paternaliste, certes, mais humain. Demandez aux ouvrières du textile ou de la chaussure, licenciées après vingt ou trente années de maison, si, à la place de ces faux nez, pour ne pas dire faux culs, formés dans je ne sais quelle high school, elles n’auraient pas préféré un patron à l’ancienne, à la main leste et au franc parler, qui se serait battu jusqu’au bout à leurs côtés pour sauver leur entreprise. Les patrons sont morts. Le capitalisme est mort. Qui possède réellement les sociétés du CAC40 ? Nul ne le sait. Le libéralisme tant décrié n’existe plus depuis longtemps. Essayez de monter une entreprise et vous verrez de quel libéralisme on parle. Hors le dollar et son avatar ridiculement laid et apatride, l’euro, il n’y a plus ni Dieu ni maître. Un système qui laisse une entreprise, fleuron de l’industrie européenne, aux carnets de commande remplis pour les dix prochaines années, licencier dix mille professionnels qualifiés pour confier leur travail à de petites mains moins coûteuses dans le but avoué de faire encore plus de profits destinés à engraisser un peu plus encore les financiers, un tel système ne mérite pas d’être sauvé. J’attends avec impatience la big one, la crise ultime qui fera imploser la bulle financière et précipitera l’agonie de ce système inique qui ne veut plus voir en nous que des consommateurs et non plus les producteurs que nous aspirons à être, quel que soit le type de notre production.
« Pierre Driout devrait danser de joie derrière l’écran de son ordinateur en lisant ce que je vais dire ! Pour une fois, il me semble que Renaud Camus, dans Corée l’absente, laisse entrevoir un peu de sa bêtise (il est vrai que personne n’en est totalement exempt, surtout pas moi, qui m’y livre allègrement dans les pages de ce journal). Il croit que l’abondance de ‘‘gargotes’’ en Corée est une conséquence du triomphe de l’idéologie du sympa… »
Lire la suite : jeudi 31 janvier 2008.
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