UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

19/02/2008

19/02/08 - 21:19

            J’invite mes lecteurs à lire cet entretien accordé par Alain Finkielkraut au Causeur d’Elisabeth Lévy, dans lequel le philosophe dit infiniment mieux que moi, au sujet de la mémoire des enfants juifs assassinés qu’on confierait à des élèves de CM2, ce que j’avais tenté de faire, un peu rapidement, l’autre jour, dans un commentaire du blogue de Prêchi-Prêcha. Pour Finkielkraut, « La proposition de faire parrainer les enfants juifs français déportés par des élèves de CM2 est discutable. Elle n’a rien cependant d’obscène ou d’indigne », comme on l’a tellement entendu dire. Comme moi, il semble s’étonner du « postulat selon lequel un enfant de 11 ans ne peut être sensible qu’à la souffrance d’un autre enfant de 11 ans ». « Si je devais pour ma part, poursuit-il, parler de l’extermination devant des élèves, enfants ou adolescents, je commenterais l’une des innombrables photographies où l’on voit des soldats nazis entourer un vieux Juif et rire à gorge déployée pendant que l’un d’entre eux lui coupe la barbe ou les papillotes. Cette hilarité, cette brutalité, c’est la négation de l’humanité à l’œuvre. Et l’enfant, s’il y prête attention, s’identifiera au vieillard. » Le souci dont parle Finkielkraut « d’arracher les disparus à l’anonymat » me fait beaucoup penser au livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (Flammarion, 2007), dont je viens de commencer la lecture et qui semble être entièrement commandé par ce souci : « […] il y avait, après tout, écrit Mendelsohn, tant de gens qui pensaient à eux – sinon à eux spécifiquement, du moins à un eux générique, ceux qui avaient été tués par les nazis. » (Op. cit., page 61) Or cet eux générique fut bien constitué, j’allais dire d’une infinité, mais non, justement, il fut constitué d’un nombre fini d’individus. Et selon Finkielkraut, « Si nous n’avons de mémoire que statistique, nous perpétuons d’une certaine manière la déshumanisation dont ils ont été victimes. C’est une bonne action de leur rendre un visage. » C’est d’ailleurs sur un visage que s’ouvre Les Disparus de Mendelsohn : « Jadis, écrit celui-ci, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer » (Ibid., page 13). Ceux qui pleurent à sa vue, ce sont des Juifs assez vieux pour avoir connu le grand-oncle assassiné de Mendelsohn : ils reconnaissent dans le visage de l’enfant des traits qu’avait aussi le disparu. L’incompréhension de l’enfant (on ne lui a encore rien dit du sort des disparus), le profond malaise qu’il peut ressentir devant les larmes qu’il suscite ne sont pas qualifiées par Mendelsohn de traumatisants. C’est pourtant bien ce que semblent craindre certains de ceux qui sont contre le projet de Nicolas Sarkozy : de traumatiser les enfants en leur confiant la mémoire d’autres enfants, d’enfants assassinés. Convoquons ici l’étymologie : en somme, on ne veut pas que des enfants puissent être blessés, qu’ils ressentent comme une blessure celle qui fut infligée à l’humanité, si ce n’est à leur petit être d’enfant. Mais bienheureux les enfants capables d’un tel traumatisme : ce sont des hommes ! (Le sont-ils encore ? L’enfant « sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et d’élever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de l’actualité, du cinéma d’épouvante et des videogames ? C’est désormais la question », écrit Finkielkraut.) L’asepsie psychologique dont certains voudraient l’avènement me semble incompatible, entre autres choses, avec la morale et la dignité humaine. Mais je devine qu’on pourrait trouver excessive cette dernière remarque, qui n’est d’ailleurs pas mon sujet et qui mériterait à elle seule un texte que je n’ai pas le temps d’écrire.


commentaires

19/02/08 - 22:01

Pour une fois, je suis d'accord avec Finkie - n'apprécierais-je par ailleurs pas ce qu'il cache sous la singularité de la Shoah, qui n'est sans doute pas ce que j'y mets.

Cela dit, là où le projet me semble limité, c'est qu'il touche la seule Shoah et n'emprunte pour le moment qu'une seule modalité de la mémoire (entendue comme constitution d'un lieu politique de regroupement autour de certaines valeurs). Il y a une idéologie de la mémoire qui est aussi dangereuse que celle de l'oubli. Ce danger dépend de la façon dont la mémoire est transmise - est ici en jeu l'humanité de celui qui la porte, mais aussi l'ouverture de celui qui la reçoit.

Et c'est là que l'unicité de la mémoire de la Shoah pose problème. Il me semblerait infiniment plus sain que l'on réfléchisse à ce que la Shoah a permis : une nouvelle définition de l'humanité à travers la prise de conscience du crime que l'on peut commettre contre elle (voir encore "L'espèce humaine", d'Antelme).

Il ne faudrait pas oublier ici qu’elle appartient à l'histoire singulière _et privée_ de l'Occident. Il est obscène de la singulariser contre par exemple le génocide arménien, contre par exemple l'esclavagisme moderne et contemporain, contre par exemple la décimation de certains peuples d'Océanie,etc. Obscène et fondamentalement contraire à ce qui pourrait s'y attacher d'universel, c'est-à-dire de terriblement nu et vulnérable (cf. Lévinas).

La Shoah porte en soi la prise de conscience par l'Occident de cette horreur qui peut se cacher au coeur du fonctionnement des groupes humains jusque dans une société qui s'était construit dans le mythe de sa propre innocuité – voire de sa valeur – pour le reste du monde. Il serait bon alors que nous en prenions compte pour de bon en cessant de ressasser orgueilleusement et narcissiquement non pas son souvenir (essentiel), mais le délice de notre propre culpabilité - quand ce n'est pas celui du film d'horreur.

Et cela signifie que la Shoah, dans le travail qu'elle propose à la mémoire, devrait s'ouvrir à autre chose que le seul souvenir de son événement fondateur. Sans quoi elle n'est rien qu'un traumatisme dont nous ne parvenons pas à nous défaire, et dont nous demeurons incapable d'apprendre. Car nous serons tout autant capable de commettre l'innommable, sous la nouvelle forme qu'il voudra bien prendre, et qui ne sera pas celle de ce que la nazisme a fait traverser à l'Occident.

La question est donc non pas de perpétuer la mémoire d’un événement traumatisant, mais d’ouvrir à ce que la condition humaine porte aussi de terreur politique et morale, et que l’Occident n’en est pas exempt, loin de là – et de cela, nous avons dans notre entourage même des gens qui peuvent en témoigner, encore à ce jour, Juifs, descendants d’esclaves, anciens colonisés, et j’en oublie sans doute.

L’essentiel ici étant que la mémoire ne serve pas à la revendication identitaire, mais à l’ouverture universelle. Mais comment faire alors même que la mémoire identitaire crie encore, ici ou là, après quelque chose au moins d’une reconnaissance. En vérité, je trouve _profondément _obscène d’attacher à un élève des Antilles française la seule mémoire d’un enfant juif – là même où dans sa généaologie il porte peut-être la déportation, les travaux forcés, le viol, l’interdiction de l’instruction, les châtiments corporels inouïs et les tortures morales de toute une population. Césaire, dans sa « Lettre sur le colonialisme », a là-dessus des mots définitifs.

Donc oui : un travail de la mémoire. Mais il serait bon aussi que l’on fasse travailler notre mémoire de bourreaux. Car je crains fort qu’en nous souvenons de la Shoah, nous ne nous déchargions de ce rôle sur cet autre qu’est le nazisme, minimisant notre rôle simplement derrière notre passivité à l’accepter, à l’époque.

J’apprécie que l’on travaille la mémoire sur celle des individus. Je trouve l’idée bonne, je ne crois pas qu’elle puisse être systématiquement nuisible à un enfant de 10 ans. Il faut simplement l’assouplir, en faire une des modalités du travail sur ce qui de l’humanité est vivant en chacun de nous – sur ce que nous essayons, nous, Occident, de rendre vivant en chacun d’entre nous au travers de ce travail même. Autrement dit : la Shoah oui, mais pas seulement. Autrement dit : mettre un visage – une personne – face à un autre visage, oui. Mais pas cette seule modalité.

19/02/08 - 22:44

Peut-être (je dis bien peut-être) pourrions-nous convenir de l’unicité de la Shoah sur les moyens mis en œuvre pour la perpétrer : il me semble que la fabrication industrielle de cadavres est quelque chose qui n’avait encore jamais été vu. Je ne vois pas comment on pourrait être plus macabrement productif, si ce n’est au moyen de bombes : mais elles tuent aveuglément, sans distinguer entre les ‘‘races’’, ce que prétendent faire les auteurs d’un génocide, justement. A Auschwitz, les bourreaux ont tué au moyen de machines (à la chaîne), bien plus qu’avec des armes ‘‘classiques’’, comme on a pu voir dans d’autres génocides. Ils se sont également servi de ceux qu’ils tuaient (ils auraient pu dire de CE qu’ils tuaient, au neutre) pour faire fonctionner leurs usines de mort. D’une certaine manière (et toutes les autres précautions oratoires nécessaires), les nazis ont pu aller jusqu’à tuer sans se servir de couteaux ou de fusils, mais en recourant uniquement à des mots : c’est-à-dire en donnant leurs ordres de mort aux victimes. On pourrait presque dire qu’ils ont réussi à massacrer des hommes ‘‘proprement’’ (je déteste l’écrire), proprement pour eux, les bourreaux : sans être physiquement souillés du sang qu’ils faisaient répandre par leurs machines et nettoyer par leurs victimes ; contrairement à des bourreaux plus classiques, qu’on imagine littéralement couverts de sang. C’est sans doute tout cela qui est unique. Beaucoup en concluent qu’il doit également y avoir une unicité de la mémoire de la Shoah…

19/02/08 - 22:58

« En vérité, je trouve _profondément _obscène d’attacher à un élève des Antilles française la seule mémoire d’un enfant juif – là même où dans sa généalogie il porte peut-être la déportation, les travaux forcés, le viol, l’interdiction de l’instruction, les châtiments corporels inouïs et les tortures morales de toute une population. » Ici, je me reconnais un peu troublé. Je ne suis pas loin de ressentir en effet quelque chose comme de l’obscénité. Je serais tenté de répondre que plus encore qu’un élève des Antilles françaises avec le passé que tu dis, cet enfant est un homme, capable donc de s’identifier à tout autre homme, à un Juif comme au vieillard dont parle Finkielkraut. D’un autre côté, je suis bien conscient que c’est d’un homme très abstrait que je parle, et qui se rencontre, si ce n’est jamais (comme disait Joseph de Maistre), du moins rarement : l’homme se sent souvent d’abord français, italien, russe ou persan, quoi qu’on dise…

21/02/08 - 00:17

Loin de moi de prétendre que la Shoah n'est pas unique, qu'un génocide en vaut un autre, etc. Il y a quelque chose de terrifiant dans la Shoah, et qu'il incombe à l'Occident de se rappeler, je te l'accorde : c'est qu'elle fait partie des potentialités de l'Occident - car la rationalisation industrielle de toute tâche appartient à l'Occident. Mais cela, je pense, ce n'est pas dans un travail sur le visage (l'identité individuelle) des victimes qu'on l'apprend, c'est en étudiant de plus près la structure de la machinerie occidentale - machine à concepts, à pouvoir, à objets.

Je suis d'accord avec toi qu'un Antillais est un homme et qu'en tant que tel il peut s'identifier à un autre homme, donc à un juif déporté en temps de guerre. Mais il faut savoir alors de quoi l'on parle. Si je suis juste en pensant que la Shoah fait partie de la mémoire propre de l'Occident, comme l'une de ses potentialités, il reste pour moi des plus choquants de faire porter spécifiquement cette mémoire à quelqu'un à qui l'Occident, précisément, dénie une partie de sa mémoire et fait comme s'il était quitte, pour ce coup là, de son passé.

En ce sens, par exemple, je pense qu'il pourrait être intéressant de proposer à des métropolitains de porter la mémoire d'un enfant né dans l'esclavage, ou d'un jeune homme/d'une jeune femme déporté/e outre-Atlantique ; tout en demandant à un antillais de porter la mémoire d'un enfant déporté par les nazis. Et de mettre les deux en relation l'un avec l'autre, histoire de les faire partager là-dessus. Ou d'autres idées de ce genre.

Etc. Il y a trop de choses derrière ce type de travail - des élans les plus authentiquement universels jusqu'à des idéologies fétides - pour qu'on puisse conclure dessus en quelques mots. Je trouve moi aussi l'idée intéressante, je l'ai dit. Je n'aime pas son systématisme, ni, comme souvent avec le demi-penseur qui nous sert de président, sa courte et très blanche vue.

21/02/08 - 17:35

Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il y ait une intention, une volonté de faire porter spécifiquement la mémoire de la Shoah (à l’exclusion de toutes les autres) à quelqu’un à qui l’Occident dénie une partie de sa mémoire et fait comme s’il était quitte de son passé. S’il y avait une telle volonté, une telle intention d’exclusion, alors ce serait obscène, en effet. Mais ce n’est pas le cas (ce qui n’empêche pas que le fait de dénier une partie de sa mémoire au descendant d’esclaves est, en soi, obscène, bien sûr). Pour l’instant, de fait, on tend sans doute à entretenir beaucoup plus la mémoire de la Shoah, sans entretenir autant qu’il faudrait la mémoire des autres crimes (mais sans ne veut pas dire à l’exclusion de ces autres mémoires). Faut-il absolument qu’il y ait simultanéité des prises de conscience des crimes commis par l’Occident, simultanéité dans l’exercice des différentes mémoires ? Réclamer à tout prix une telle simultanéité, cela ne revient-il pas à faire jouer la compétition entre les mémoires, que déplore Finkielkraut ? Si nous sommes d’accord pour dire qu’il y a bien une unicité de la Shoah (qu’il y a peut-être en elle quelque chose d’absolument plus terrifiant) et qu’un crime contre l’humanité n’en vaut pas nécessairement un autre, alors c’est bien que nous estimons que la gravité d’un crime est plus ou moins grande relativement à celles des autres crimes. Je pose donc cette question : la tentative d’extermination des juifs (et l’extermination effective de millions d’entre eux) est-elle plus, moins ou aussi grave que la déportation de millions d’africains et que leur mise en esclavage ? Ce que demandant, je ne sais pas dans quelle mesure je fais moi-même jouer la compétition entre les mémoires… Mais il faut bien en passer par là. J’ose dire que je pense qu’il y a dans la Shoah quelque chose de plus grave que dans la traite des noirs, l’esclavage, la colonisation (ce qui ne veut pas dire que je n’estime pas que ces autres crimes sont très graves). Il me semble que la différence de gravité des crimes commis se voit jusque dans l’exercice de la mémoire que tu proposes. Confier à des enfants de la métropole la mémoire d’enfants nés en esclavage ou de jeunes gens déportés d’Afrique, pourquoi pas, bien sûr. Mais on voit bien que, le plus souvent, ce serait la mémoire d’enfants ou de jeunes gens qui auraient tout de même eu la chance (si l’on peut bien parler de chance) de grandir, de devenir adultes, de vieillir en esclavage. Même si des familles pouvaient être détruites en étant revendues séparément, par exemple, ce n’était pas les hommes qui étaient anéantis ni la possibilité de la mémoire, comme c’est le cas dans la Shoah. Les hommes séparés se souviennent. Qui se souvient d’un homme assassiné, quand son père, sa mère, toute sa famille et tous ses amis ont été assassinés avec lui ? En conséquence (si du moins on accepte mes conclusions), n’est-il pas dans l’ordre des choses que le plus grand crime appelle plus vite que les autres une plus grande mémoire ? Je ne crois pas qu’il s’agisse, dans le projet de Sarkozy, de se rappeler tant la Shoah ni ce qu’elle a de spécifiquement occidental, car alors, comme tu le dis, il faudrait plutôt étudier « la structure de la machinerie occidentale – machine à concepts, à pouvoirs, à objets. » Il s’agit bien de se rappeler, de ‘‘retrouver’’ les disparus. Il n’est plus question de la connaissance (certes très nécessaire) de la Shoah, mais du sentiment (dans la mesure du possible) de la Shoah. J’ai plusieurs fois, dans ce blogue même, dit la méfiance que j’avais des sentiments, des bons sentiments, surtout. Mais ils sont tout de même très nécessaires. C’est eux qui font l’homme. Il ne s’agit plus de savoir, mais d’être touché. Sunt lacrimae rerum, écrit Daniel Mendelsohn en exergue de son livre. Et mentem mortalia tangunt, c’est ainsi que se poursuit le fameux vers de Virgile.

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