J’invite mes lecteurs à lire cet entretien accordé par Alain Finkielkraut au Causeur d’Elisabeth Lévy, dans lequel le philosophe dit infiniment mieux que moi, au sujet de la mémoire des enfants juifs assassinés qu’on confierait à des élèves de CM2, ce que j’avais tenté de faire, un peu rapidement, l’autre jour, dans un commentaire du blogue de Prêchi-Prêcha. Pour Finkielkraut, « La proposition de faire parrainer les enfants juifs français déportés par des élèves de CM2 est discutable. Elle n’a rien cependant d’obscène ou d’indigne », comme on l’a tellement entendu dire. Comme moi, il semble s’étonner du « postulat selon lequel un enfant de 11 ans ne peut être sensible qu’à la souffrance d’un autre enfant de 11 ans ». « Si je devais pour ma part, poursuit-il, parler de l’extermination devant des élèves, enfants ou adolescents, je commenterais l’une des innombrables photographies où l’on voit des soldats nazis entourer un vieux Juif et rire à gorge déployée pendant que l’un d’entre eux lui coupe la barbe ou les papillotes. Cette hilarité, cette brutalité, c’est la négation de l’humanité à l’œuvre. Et l’enfant, s’il y prête attention, s’identifiera au vieillard. » Le souci dont parle Finkielkraut « d’arracher les disparus à l’anonymat » me fait beaucoup penser au livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (Flammarion, 2007), dont je viens de commencer la lecture et qui semble être entièrement commandé par ce souci : « […] il y avait, après tout, écrit Mendelsohn, tant de gens qui pensaient à eux – sinon à eux spécifiquement, du moins à un eux générique, ceux qui avaient été tués par les nazis. » (Op. cit., page 61) Or cet eux générique fut bien constitué, j’allais dire d’une infinité, mais non, justement, il fut constitué d’un nombre fini d’individus. Et selon Finkielkraut, « Si nous n’avons de mémoire que statistique, nous perpétuons d’une certaine manière la déshumanisation dont ils ont été victimes. C’est une bonne action de leur rendre un visage. » C’est d’ailleurs sur un visage que s’ouvre Les Disparus de Mendelsohn : « Jadis, écrit celui-ci, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer » (Ibid., page 13). Ceux qui pleurent à sa vue, ce sont des Juifs assez vieux pour avoir connu le grand-oncle assassiné de Mendelsohn : ils reconnaissent dans le visage de l’enfant des traits qu’avait aussi le disparu. L’incompréhension de l’enfant (on ne lui a encore rien dit du sort des disparus), le profond malaise qu’il peut ressentir devant les larmes qu’il suscite ne sont pas qualifiées par Mendelsohn de traumatisants. C’est pourtant bien ce que semblent craindre certains de ceux qui sont contre le projet de Nicolas Sarkozy : de traumatiser les enfants en leur confiant la mémoire d’autres enfants, d’enfants assassinés. Convoquons ici l’étymologie : en somme, on ne veut pas que des enfants puissent être blessés, qu’ils ressentent comme une blessure celle qui fut infligée à l’humanité, si ce n’est à leur petit être d’enfant. Mais bienheureux les enfants capables d’un tel traumatisme : ce sont des hommes ! (Le sont-ils encore ? L’enfant « sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et d’élever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de l’actualité, du cinéma d’épouvante et des videogames ? C’est désormais la question », écrit Finkielkraut.) L’asepsie psychologique dont certains voudraient l’avènement me semble incompatible, entre autres choses, avec la morale et la dignité humaine. Mais je devine qu’on pourrait trouver excessive cette dernière remarque, qui n’est d’ailleurs pas mon sujet et qui mériterait à elle seule un texte que je n’ai pas le temps d’écrire.
19/02/08 - 22:01
Pour une fois, je suis d'accord avec Finkie - n'apprécierais-je par ailleurs pas ce qu'il cache sous la singularité de la Shoah, qui n'est sans doute pas ce que j'y mets.
Cela dit, là où le projet me semble limité, c'est qu'il touche la seule Shoah et n'emprunte pour le moment qu'une seule modalité de la mémoire (entendue comme constitution d'un lieu politique de regroupement autour de certaines valeurs). Il y a une idéologie de la mémoire qui est aussi dangereuse que celle de l'oubli. Ce danger dépend de la façon dont la mémoire est transmise - est ici en jeu l'humanité de celui qui la porte, mais aussi l'ouverture de celui qui la reçoit.
Et c'est là que l'unicité de la mémoire de la Shoah pose problème. Il me semblerait infiniment plus sain que l'on réfléchisse à ce que la Shoah a permis : une nouvelle définition de l'humanité à travers la prise de conscience du crime que l'on peut commettre contre elle (voir encore "L'espèce humaine", d'Antelme).
Il ne faudrait pas oublier ici qu’elle appartient à l'histoire singulière _et privée_ de l'Occident. Il est obscène de la singulariser contre par exemple le génocide arménien, contre par exemple l'esclavagisme moderne et contemporain, contre par exemple la décimation de certains peuples d'Océanie,etc. Obscène et fondamentalement contraire à ce qui pourrait s'y attacher d'universel, c'est-à-dire de terriblement nu et vulnérable (cf. Lévinas).
La Shoah porte en soi la prise de conscience par l'Occident de cette horreur qui peut se cacher au coeur du fonctionnement des groupes humains jusque dans une société qui s'était construit dans le mythe de sa propre innocuité – voire de sa valeur – pour le reste du monde. Il serait bon alors que nous en prenions compte pour de bon en cessant de ressasser orgueilleusement et narcissiquement non pas son souvenir (essentiel), mais le délice de notre propre culpabilité - quand ce n'est pas celui du film d'horreur.
Et cela signifie que la Shoah, dans le travail qu'elle propose à la mémoire, devrait s'ouvrir à autre chose que le seul souvenir de son événement fondateur. Sans quoi elle n'est rien qu'un traumatisme dont nous ne parvenons pas à nous défaire, et dont nous demeurons incapable d'apprendre. Car nous serons tout autant capable de commettre l'innommable, sous la nouvelle forme qu'il voudra bien prendre, et qui ne sera pas celle de ce que la nazisme a fait traverser à l'Occident.
La question est donc non pas de perpétuer la mémoire d’un événement traumatisant, mais d’ouvrir à ce que la condition humaine porte aussi de terreur politique et morale, et que l’Occident n’en est pas exempt, loin de là – et de cela, nous avons dans notre entourage même des gens qui peuvent en témoigner, encore à ce jour, Juifs, descendants d’esclaves, anciens colonisés, et j’en oublie sans doute.
L’essentiel ici étant que la mémoire ne serve pas à la revendication identitaire, mais à l’ouverture universelle. Mais comment faire alors même que la mémoire identitaire crie encore, ici ou là, après quelque chose au moins d’une reconnaissance. En vérité, je trouve _profondément _obscène d’attacher à un élève des Antilles française la seule mémoire d’un enfant juif – là même où dans sa généaologie il porte peut-être la déportation, les travaux forcés, le viol, l’interdiction de l’instruction, les châtiments corporels inouïs et les tortures morales de toute une population. Césaire, dans sa « Lettre sur le colonialisme », a là-dessus des mots définitifs.
Donc oui : un travail de la mémoire. Mais il serait bon aussi que l’on fasse travailler notre mémoire de bourreaux. Car je crains fort qu’en nous souvenons de la Shoah, nous ne nous déchargions de ce rôle sur cet autre qu’est le nazisme, minimisant notre rôle simplement derrière notre passivité à l’accepter, à l’époque.
J’apprécie que l’on travaille la mémoire sur celle des individus. Je trouve l’idée bonne, je ne crois pas qu’elle puisse être systématiquement nuisible à un enfant de 10 ans. Il faut simplement l’assouplir, en faire une des modalités du travail sur ce qui de l’humanité est vivant en chacun de nous – sur ce que nous essayons, nous, Occident, de rendre vivant en chacun d’entre nous au travers de ce travail même. Autrement dit : la Shoah oui, mais pas seulement. Autrement dit : mettre un visage – une personne – face à un autre visage, oui. Mais pas cette seule modalité.
kliban