UN JARDIN D’ADONIS

(Hévrèse)

BLOGUE ET SPICILÈGE

Olivier Bruley

21/02/2008

21/02/08 - 17:41

            (Ce texte est, à peine révisé, un mien commentaire répondant à ceux qu’avait écrits le blogueur Kliban, suite à mon article du 19 février.) Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il y ait, dans le projet de Nicolas Sarkozy de confier à des élèves de CM2 la mémoire d’enfants juifs assassinés, une intention, une volonté de faire porter spécifiquement la mémoire de la Shoah (à l’exclusion de toutes les autres) à quelqu’un (un élève des Antilles françaises, par exemple) qui, comme dit Kliban, « dans sa généalogie […] porte peut-être la déportation, les travaux forcés, le viol, l’interdiction de l’instruction, les châtiments corporels inouïs et les tortures morales de toute une population » et à qui « l’Occident dénie une partie de sa mémoire et fait comme s’il était quitte de son passé ». S’il y avait une telle volonté, une telle intention d’exclusion, alors ce serait obscène, en effet. Mais ce n’est pas le cas (ce qui n’empêche pas que le fait de dénier une partie de sa mémoire au descendant d’esclaves est, en soi, obscène, bien sûr). Pour l’instant, de fait, on tend sans doute à entretenir beaucoup plus la mémoire de la Shoah, sans entretenir autant qu’il faudrait la mémoire des autres crimes (mais sans ne veut pas dire à l’exclusion de ces autres mémoires). Faut-il absolument qu’il y ait simultanéité des prises de conscience des crimes commis par l’Occident et simultanéité dans l’exercice des différentes mémoires ? Réclamer à tout prix une telle simultanéité, cela ne revient-il pas à faire jouer la compétition entre les mémoires, que déplore Alain Finkielkraut, dans l’entretien que j’invitais à lire, l’autre jour ? Si nous sommes d’accord, Kliban et moi, pour dire qu’il y a bien une unicité de la Shoah (qu’il y a peut-être en elle quelque chose d’absolument plus terrifiant) et qu’un crime contre l’humanité n’en vaut pas nécessairement un autre, alors c’est bien que nous estimons que la gravité d’un crime est plus ou moins grande relativement à celles des autres crimes. Je pose donc cette question : la tentative d’extermination des juifs (et l’extermination effective de millions d’entre eux) est-elle plus, moins ou aussi grave que la déportation de millions d’africains et que leur mise en esclavage ? Ce que demandant, je ne sais pas dans quelle mesure je fais moi-même jouer la compétition entre les mémoires… Mais il faut bien en passer par là. J’ose dire que je pense qu’il y a dans la Shoah quelque chose de plus grave que dans la traite des noirs, l’esclavage, la colonisation (ce qui ne veut pas dire que je n’estime pas que ces autres crimes sont très graves). Il me semble que la différence de gravité des crimes commis se voit jusque dans l’exercice de la mémoire que propose Kliban, dans un de ses commentaires. Confier à des enfants de la métropole la mémoire d’enfants nés en esclavage ou de jeunes gens déportés d’Afrique, pourquoi pas, bien sûr. Mais on voit bien que, le plus souvent, ce serait la mémoire d’enfants ou de jeunes gens qui auraient tout de même eu la chance (si l’on peut bien parler de chance) de grandir, de devenir adultes, de vieillir en esclavage. Même si des familles pouvaient être détruites en étant revendues séparément, par exemple, ce n’était pas les hommes qui étaient anéantis ni la possibilité de la mémoire qu’ils recèlent, comme c’est le cas dans la Shoah. Les hommes séparés se souviennent. Qui se souvient d’un homme assassiné, quand son père, sa mère, toute sa famille et tous ses amis ont été assassinés avec lui ? En conséquence (si du moins on accepte mes conclusions), n’est-il pas dans l’ordre des choses que le plus grand crime appelle plus vite que les autres une plus grande mémoire ? Je ne crois pas qu’il s’agisse, dans le projet de Sarkozy, de se rappeler tant la Shoah ni ce qu’elle a de spécifiquement occidental, car alors, comme le dit Kliban, il faudrait plutôt étudier « la structure de la machinerie occidentale – machine à concepts, à pouvoirs, à objets. » Il s’agit bien de se rappeler, de ‘‘retrouver’’ les disparus. Il n’est plus question de la connaissance (certes très nécessaire) de la Shoah, mais du sentiment (dans la mesure du possible) de la Shoah. J’ai plusieurs fois, dans ce blogue même, dit la méfiance que j’avais des sentiments, des bons sentiments, surtout. Mais ils sont tout de même très nécessaires. C’est eux qui font l’homme. Il ne s’agit plus de savoir, mais d’être touché. Sunt lacrimae rerum, écrit Daniel Mendelsohn en exergue de son livre, Les Disparus (Flammarion, 2007). Et mentem mortalia tangunt, c’est ainsi que se poursuit le fameux vers de Virgile.


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