Tout est bien qui finit bien. Soulagement général. La mémoire des enfants juifs assassinés ne sera pas confiée aux enfants si impressionnables et tant couvés d’aujourd’hui. Nous étions tous d’accord pour juger obscène l’idée de confier cette mémoire, si lourde à porter, à nos enfants. Et bien sûr, il ne se trouve personne pour trouver également de l’obscénité dans la façon dont nous sommes tous tombés d’accord sur le fait de laisser ces enfants assassinés ‘‘livrés à eux-mêmes’’, c’est-à-dire à l’oubli (seulement dans une certaine mesure, évidemment). Enfin, « tous tombés d’accord », ce n’est pas le mot. Nous n’y pensons pas, voilà tout. Et pourtant, pensons-y un instant, justement. Est-ce que le fait de ne pas vouloir confier la mémoire de ces enfants assassinés aux nôtres (ni à personne d’autre à leur place) ne revient pas (d’une certaine façon seulement, je le répète) à vouloir non pas les oublier (ils le sont déjà, personne n’ayant en mémoire chaque enfant assassiné), mais à vouloir les laisser dans l’oubli où ils sont (oubli tout relatif, je le dis encore : ce ne sont pas les enfants qui sont dans l’oubli, mais chaque enfant ; je ne parle pas ici de la mémoire de la Shoah, mais du souvenir, sans doute impossible, de tous les assassinés, individuellement) ? En réalité, je ne suis pas sûr moi-même de vraiment regretter que l’invraisemblable projet de Nicolas Sarkozy tombe à l’eau. D’abord, je ne sais pas si ni comment un tel projet aurait pu être mis en œuvre. Mais surtout, sa réalisation aurait impliqué un retour massif du sacré dans une société, la nôtre, qui n’en a jamais eu si peu le goût ni ne s’en est si bien passé, du moins en apparence. De ce point de vue, consacrer à la mémoire des enfants juifs assassinés des enfants dont la frivolité n’a sans doute d’égale que celle de leurs parents (qui ne semblent aspirer qu’aux vacances et à la retraite, ne prier que pour la hausse du pouvoir d’achat et ne croire qu’aux dieux de la consommation), cela aurait sans doute été quelque chose, en effet, comme de l’obscénité. Et, j’ose le dire, dédier à la mémoire sacrée des enfants juifs assassinés des êtres pour qui, le plus souvent, aller aux sports d’hiver (si leurs parents ont les moyens de les y envoyer) ou faire du tourisme à Auschwitz reviennent à la même chose, c’est-à-dire à ne pas avoir école, ç’aurait été un sacrilège. (Et puis, je me le demande : est-ce que les enfants n’ont pas droit, après tout, à l’insouciance ? Je pose vraiment la question, sans connaître la réponse. Oui, ils ont ce droit, qui implique qu’ils n’ont pas encore certains devoirs ? Non, ce sont des hommes, l’horreur du monde et le soin des morts les regarde ?)