‘‘Modernité du cynisme, actualité de Diogène’’ !
De nos jours, les auteurs du passé ne semblent plus avoir d’intérêt pour nous que dans la mesure où ils sont modernes et les sujets dont ils traitent actuels. C’est si vrai que je me surprends parfois à plaindre sincèrement les contemporains d’Aristophane, de Virgile, de Corneille ou de Racine (je cite ces noms au hasard et sans aucune arrière-pensée) qui, n’ayant pas eu la chance de vivre à notre époque, ne soupçonnaient évidemment pas tout ce qu’il y a de modernité et surtout d’actualité dans Le Cid ou Les Géorgiques. Comment voulez-vous donc comprendre quelque chose à Bérénice sans connaître les amours de Nicolas et Cécilia ? Quel sens pouvaient avoir pour un Grec Lysistrata ou les Thesmophories quand le féminisme et la parité n’avaient pas encore été inventés, bien avant mai 68 ou la guerre en Irak ? Je me le demande. S’il est un mouvement (philosophique plutôt que littéraire, encore que ses conséquences littéraires fussent considérables, puisque Ménippe inventa la satire), s’il est un mouvement dont la modernité ne devrait faire aucun doute, c’est bien le cynisme. Et pourtant, mes contemporains ne semblent pas être plus conscients de la modernité de Diogène qu’il n’en reconnaissent à Corneille, que j’avais tort de citer tout à l’heure (car j’avais bien une arrière-pensée) : « infréquentable, voire fasciste », voilà en effet pour quoi passe désormais Corneille, selon Sarah Vajda. Il est vrai que l’ascèse du cynique est assez peu compatible avec la société de consommation. Mais quoi de plus familier que la grossièreté et le franc-parler des chiens philosophes, à une époque où tout le monde se met à aboyer et montrer les crocs ? Sur un plateau de télévision, plus rien ne différencierait Diogène d’un écrivain branchouille, d’un chanteur engagé ou du ministre Borloo : ni le langage, ni la tenue, ni même, sans doute, le costume. En vérité, il y aurait tout de même encore cette différence, qui est la seule qui compte : si les cyniques de la période hellénistique vociféraient, c’était pour aller à contre-courant de leur époque (on est d’ailleurs allé jusqu’à parler du cynisme comme d’une contre-culture, comparant même parfois les cyniques à des hippies !) ; tandis que les vociférateurs d’aujourd’hui sont dans l’air du temps comme des poissons dans l’eau : j’ai peur qu’ils ne soient beaucoup plus proches du cynique au sens moderne du terme. Les vrais cyniques étaient des ‘‘faux-monnayeurs’’ en cela qu’ils retournaient les valeurs ; ceux d’aujourd’hui s’affairent à dévaluer la langue et falsifier le sens des mots. Ils détestent la langue de bois mais ne disent, dans une langue toujours plus grossière et plus pauvre, que ce qu’il est convenable de dire. Ils ne se rendent pas compte qu’ils parlent comme tout le monde et ne font jamais entendre de voix singulière (contrairement aux cyniques, qui parlaient si grossièrement dans ce but), puisque c’est la crudité du langage qui est désormais la norme. Ils ne savent qu’ajouter leurs voix au brouhaha ambiant. Ils hurlent avec des loups devenus caniches depuis longtemps. Au milieu de tous ces petits chiens, il est probable qu’un Diogène, aujourd’hui, se comparerait à un chat ! Car on ne peut être cynique au XXIe siècle comme on l’était du temps d’Alexandre ! Il n’est plus possible de braver l’opinion publique en méprisant les conventions sociales. De nos jours, braver l’opinion publique implique de respecter et défendre les formes, puisqu’elles sont si unanimement méprisées. C’est ainsi que j’explique mon goût, apparemment paradoxal, et pour Diogène et pour Renaud Camus ! Modernité du cynisme, donc, et, surtout, actualité de Diogène : « Je vois, disait-il et rapporte Stobée, beaucoup de lutteurs et de coureurs, mais je ne vois personne s’efforcer de devenir parfait honnête homme ». A l’heure où la lente et molle communauté internationale se demande s’il est souhaitable de boycotter les Jeux olympiques organisés cette année dans la Chine communiste, régime dont l’un des nombreux crimes est d’avoir colonisé le Tibet, il me semble qu’une réponse à cette délicate question devrait être beaucoup plus facile à trouver dans la communauté des athlètes, lesquels sont des hommes doués de conscience, contrairement aux états, apparemment, qui sont beaucoup moins libres qu’eux. Les états tergiversent ? Eh ! Que les athlètes prouvent donc qu’ils sont bien ces modèles pour la jeunesse qu’on veut nous faire croire : qu’ils boycottent les jeux de leur propre chef ! Cela devrait être d’autant plus facile pour eux qu’ils ne s’agirait pas de faire quelque chose, mais de ne rien faire du tout : ne pas prendre l’avion pour la Chine, ne pas respecter, peut-être, certains engagements qui les lient à leurs diverses fédérations, ne pas toucher l’argent qu’ils auraient sans doute gagné en s’exhibant à Pékin pendant que nous est dissimulé ce qui se passe au Tibet, renoncer à un peu plus de gloire et de notoriété. Mais Diogène a raison : il ne se trouvera pas un seul homme de bien parmi ces athlètes qui, tous, j’en suis sûr, iront se couvrir de honte et de médailles aux Jeux olympiques. Je parie qu’on en trouvera même pour dire que c’est au contraire leur devoir que d’aller en Chine : pour la défense du Tibet ! Ceux-là sont des cyniques au sens moderne du mot.
24/03/08 - 10:38
(merci beaucoup pour cette belle - et nécessaire - page.)
kliban