Trois mots sur les mises à mort
Fondateur du cynisme et sans doute, de tous les élèves de Socrate, celui qui lui ressemblait le plus par la manière de vivre (c’est-à-dire à peu près comme un clochard !), Antisthène, se mourant d’une grave et douloureuse maladie, reçut un jour la visite de Diogène, qui lui demanda s’il n’avait pas besoin d’un ami, à ce que rapporte Diogène Laërce. Mais pourquoi donc d’un ami ? Etait-ce pour l’aider à mourir ? L’auteur des Vies des philosophes ajoute qu’une autre fois, Antisthène s’écria : « Ah ! Qui donc me délivrera de mes tourments ? » « Ceci », répondit Diogène en lui montrant son poignard. « J’ai dit de mes tourments, reprit Antisthène, pas de la vie ! ». Il me semble que tout le récent débat sur l’euthanasie est contenu dans cette réplique d’Antisthène et je ne comprends pas pourquoi certains veulent absolument parler à ce sujet d’un droit à mourir dans la dignité. Que vient faire ici la dignité ? Qu’on ne se méprenne pas : je suis le premier à penser que tout homme à le droit de mourir dignement, mais je ne vois pas en quoi une mort douloureuse est une mort indigne. L’un des arguments des défenseurs de l’euthanasie est qu’on ne doit pas juger du droit d’autrui à mourir ‘‘dignement’’ en se fondant sur ses seules convictions personnelles, qui ne sont pas nécessairement celles de tous, ni donc toujours celles du mourant, pourtant le premier concerné ! Qu’ils commencent donc par entendre leur propre argument : tout le monde ne pense pas qu’il est indigne de mourir dans de terribles souffrances. Certains fous croient même qu’il y a de la dignité dans le fait d’affronter ses souffrances jusqu’à la fin ! Ceux qui veulent absolument parler ici de dignité me sont suspects. Je les écouterai plus volontiers le jour où ils se contenteront de militer pour un droit à mourir sans être tourmenté par la douleur. Il est vrai que le débat ne serait plus tout à fait le même et qu’il porterait alors sur les soins dits palliatifs plutôt que sur l’euthanasie… Une fois que la souffrance du mourant a été calmée, il me semble en effet qu’il n’y a plus lieu de le tuer. Imaginons qu’un désespéré nous dise : « Je suis en train de mourir dans d’atroces souffrances ! Il faut y mettre fin. Vite ! Qu’on me tue ! » Mais alors, une fois qu’il aurait été tué, cet homme serait tout de même bien mort dans d’atroces souffrances, si la mort lui était donnée sans qu’elles aient été calmées. Si c’est là ce que veulent les défenseurs de l’euthanasie, qu’ils aient donc le courage de dire qu’ils ne militent pas pour un droit à mourir dans la dignité, mais bien pour celui de voir abréger ses souffrances : c’est-à-dire d’être achevé. Peut-être, au contraire, prétendent-ils qu’il faut tuer avant même que les souffrances ne deviennent intolérables. Mais alors quand ? Sera-t-il jamais assez tôt ? Osera-t-on vraiment tuer un homme condamné à mourir avant même que ne se manifeste dans son corps la raison qu’on aurait de le faire ? Il est vrai qu’il n’est pas possible de calmer certaines douleurs. Le suicide, ultime liberté de tout homme, semble alors en effet le seul moyen de mettre un terme à la souffrance. Mais comme souvent, c’est une liberté dont la jouissance demande force et courage. C’est un poignard que Diogène présente à Antisthène. S’ouvrir les veines ou se poignarder soi-même n’est pas chose aisée. Si l’on n’est pas fou (car c’est plus souvent la folie que la raison qui mène au suicide), il faut au moins le courage d’un Mishima pour y parvenir. Si l’on manque de ce courage, alors c’est peut-être qu’on n’est pas digne de cette liberté, puisqu’il faut absolument parler de dignité, à en croire les partisans de l’euthanasie ! Paradoxe du suicide dans un tel cas : pour mettre fin à des souffrances physiques, il faudrait en affronter de nouvelles, qui seraient purement morales. Il est aussi difficile de se donner la mort que d’arrêter de respirer. De quelle admirable maîtrise de soi faut-il faire preuve pour dominer même l’instinct de survie et le réflexe d’aspirer l’air ! On a dit que c’est ainsi que Diogène s’était donné la mort : en s’arrêtant de respirer. Il arrive aussi que ce ne soit pas la force morale qui fasse défaut pour se tuer soi-même, mais la force physique, tant la maladie a diminué le mourant. Le problème alors n’est plus qu’il n’est pas digne de cette ultime liberté, mais bien qu’il n’en est plus capable. Sans doute alors est-il en droit d’être aidé. On veut en faire une loi. Je prétends quant à moi que si l’on veut d’une telle loi, ce n’est pas tant pour protéger celui qui tuerait le moribond, que parce qu’il ne se trouverait probablement personne dans l’entourage, la famille, les amis du mourant, pour commettre cette ultime « geste d’amour » comme je crois qu’avait dit Chantal Sébire. « As-tu besoin d’un ami ? », demandait Diogène à Antisthène. Ce défaut s’explique pour les mêmes raisons qu’il ne se trouve aujourd’hui plus personne pour faire la guerre : par lâcheté, par dégoût du sang et de la mort. On laisse faire ces choses-là à des professionnels. D’où la nécessité d’une loi. Moi-même, qui suis loin d’être sûr d’avoir la force d’âme nécessaire à mon propre suicide, je suis à peu près certain de ne pas en avoir du tout pour aider un ami dans le sien ! Je n’aime assez personne pour commettre un tel geste d’amour. (On sait, depuis l’abolition de la peine de mort, qu’aucun homme ne mérite d’être tué, du fait même qu’il est homme. « Même s’il a dérogé à son humanité ? », demande le naïf. Même alors. On saura bientôt, grâce à l’avènement de l’euthanasie, qui finira sûrement par arriver, que personne ne mérite d’être tué, sauf celui qui le demande ! Cette nouvelle vérité éclaire selon moi d’un jour nouveau le débat sur la peine de mort (débat qui, je le rappelle, a été tranché depuis belle lurette et n’a plus lieu d’être relancé, comme chacun sait ! Mais relançons-le tout de même, à l’abri des regards, dans ce blogue que personne ne lit.). Une peine de mort ‘‘humaine’’ ne serait appliquée qu’à la condition que le condamné reconnaisse sa culpabilité et, reconnaissant surtout la nécessité de sa peine, accepte son exécution. S’il ne l’acceptait pas, il resterait enfermé dans sa prison, jusqu’à la fin de sa vie. Le mot perpétuité reprendrait alors tout son sens. Quant à l’innocent condamné à mort qui choisirait d’accepter l’exécution de sa peine comme une forme de suicide, ultime liberté, pour s’affranchir de son injuste sort, je ne sais s’il serait plus à plaindre qu’admirer !)
26/03/08 - 19:45
grand developpement ou je reconnais certains des arguments m'ayant convaincu un jour d'être contre une telle loi.....
Je pense que face au malade, on est parfois contraint de revoir ces theories pour, pragmatiquement, faire quelque chose. Mais quoi ?
daff