Odi et amo
(Satire)
Même si je sais que la tentation est souvent grande, quand on aime vraiment, de faire connaître au monde l’intensité de son amour, je suis de ceux qui pensent qu’il est sans doute plus prudent de le garder secret en le cachant aux regards des envieux. Les anciens craignaient de proclamer leur bonheur, de peur d’attirer sur eux le mauvais œil. Ainsi Catulle, après avoir dénombré les centaines et les milliers de baisers qu’il veut prendre à Lesbie, s’empresse d’ajouter : Dein, cum milia multa fecerimus, / Conturbabimus illa, ne sciamus, / Aut ne quis malus invidere possit, / cum tantum sciat esse basiorum (Carmina, 5). Car si quelqu’un venait à connaître le nombre de baisers échangés, il pourrait en être jaloux et jeter un mauvais sort aux deux amants. Dans une satire écrite il y a déjà longtemps contre les prétentions des homosexuels au mariage entre personnes du même sexe, j’écrivais Que je trouve plus douce une amour anonyme. / Je ne dis ma passion qu’à l’objet ou la rime. / Les noms des amoureux ne sont qu’aux deux amants. / Ceux qui s’aiment dans l’ombre aiment plus ardemment. Et j’ajoutais : Les ardentes amours ne souffrent de témoins. / L’on ne voit s’épouser que ceux qui s’aiment moins. / Afin qu’aussitôt né notre amour ne se meure, / Soyons chacun pour l’autre une vive demeure / Que ne fonde et n’élève aucun de ces serments / Par lesquels, au grand jour, on s’abuse et se ment. / C’est d’eau fraîche et d’air pur que l’amour se façonne. / Ne laissons regarder notre flamme à personne / Qu’au soleil qui voit tout et par qui tout reluit, / Et qu’à sa pâle sœur quand se couche icelui. Mais l’amour est une chose ; les amourettes en sont une autre. Et s’il est imprudent de révéler son amour, parler de ses amourettes est en principe sans danger. C’est ce que je veux faire aujourd’hui, pour me défendre contre une attaque qui, d’ailleurs, n’en est sans doute pas vraiment une dans l’esprit de celui qui la mène, mais qu’il me faut bien affecter de prendre pour telle, si je veux me donner la peine d’écrire cette défense en forme de satire ! Qu’importe d’ailleurs que celui auquel je songe ne s’en soit pas bien méchamment pris à moi ! Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! Et l’on en trouverait aisément cent autres, plus enragés, qui pensent comme lui. Car ce que je disais à l’instant, qu’il est sans danger de parler de ses amourettes, n’est peut-être pas si vrai que je l’avais cru. Certaines amours, en effet, aux yeux de certains censeurs, sont des plus coupables. Comme Catulle avait le sien, j’ai, depuis peu, trouvé mon Juventius. Je veux que chacun sache, chantais-je tout récemment, Que non loin de Bidache / J’ai trouvé mon mignon. / C’est sur les verts rivages / D’un plus proche Lignon / Qu’il passe son jeune âge. Il n’a que dix-sept ans et c’est là tout mon crime : avoir commerce avec un garçon que je pourrais avoir engendré, si j’avais été père dès quinze ans, ce qui aurait fort bien pu m’arriver, car je me rappelle très bien qu’à cet âge, j’étais en effet tout à fait capable de devenir père. Mais mon jeune ami, qui a deux ans de plus que j’avais à l’époque où je l’aurais engendré si j’avais été son père, et qui est donc bien en âge, lui aussi, d’être père à son tour (je puis d’ailleurs en témoigner, pour avoir vu cette puissance croître sous mes yeux, pour l’avoir même tenue dans ma main jusqu’à ce qu’y coule la semence !), ce garçon qui est donc biologiquement un homme et qui pourrait être déjà père s’il était imprudent, et s’il aimait les femmes, ce qui n’est pas le cas, n’a pas le droit, du moins aux yeux de certains, de se laisser connaître de qui bon lui semble, et surtout pas de quelqu’un qui serait en âge d’être son père. A Rome, on devenait homme à dix-sept ans, en tondant sa première barbe et revêtant la toge virile. En France, on est encore un enfant. Il est interdit aux pères, réels ou potentiels, d’aimer les fils : ce serait sans doute quelque chose comme de l’inceste. Mais précisément, j’ai toujours ressenti l’homosexualité comme une forme d’inceste, mais un inceste qu’il faut prendre en un sens évidemment très large. Et si l’homosexualité est presque universellement condamnée, c’est sans doute, il me semble, au même titre que l’est l’inceste. Mon censeur et néanmoins homosexuel me reproche de m’amouracher d’un garçon qui, beaucoup plus jeune que moi, ne peut être mon égal. A l’entendre, en effet, il y aurait trop de différences entre nous, d’âge, de connaissance de la vie et des sentiments, du corps ou du sexe, pour que nous puissions vraiment avoir ensemble une relation saine. Mais justement, on n’est le semblable, on n’est l’égal que de son frère. On ne l’est pas même de sa sœur. Et s’il y a égalité entre l’homme et la femme, dans les amours hétérosexuelles, il ne peut s’agir que d’une égalité de convention. C’est cette égalité entre les deux amants homosexuels qui me fait dire que leur amour est une forme d’inceste, parce qu’elle rappelle celle qui règne entre les frères. Or déplacer la condamnation de l’inceste du frère pour le frère à celui du père pour le fils, c’est faire preuve, il me semble, d’une forme de cette homophobie que déplorent tant les homosexuels, qui voient le mal partout, et dont il est pourtant apparemment bien vrai que même eux ne sont pas toujours exempts. « On n’a pas de rapports sexuels avec un garçon que l’on forme », décrète mon censeur (persuadé que je pratique l’amour grec au sens le plus pédagogique du terme !), ce à quoi je ne suis pas loin de souscrire moi-même. Mais je ne puis m’empêcher de lui poser tout de même cette question : est-il permis de former le garçon avec qui l’on a des rapports sexuels ? Car enfin, ce n’est pas du tout la même chose. La chronologie des événements n’est pas la même. Dans un cas, le professeur, par exemple, qui voudrait coucher avec son élève, pourrait être soupçonné d’abuser de son autorité. Dans l’autre, l’amant profiterait de la séduction qu’il exerce sur son jeune ami pour lui donner plus que du plaisir, pour lui donner le désir d’apprendre. « On n’a pas de rapports sexuels avec le garçon que l’on forme », me répond encore mon censeur. Vraiment ? Même avec le garçon que l’on forme au sexe ? Même avec lui ! « On n’a pas de rapports sexuels avec le garçon que l’on forme », m’est-il invariablement répondu. On, peut-être pas. Mais nous, le garçon dont je suis amouraché et moi, c’est un fait, nous avons bien des rapports sexuels ensemble, ce que faisant, nous nous formons l’un à l’autre. Et nous sommes bien à égalité sur un point : c’est que nous sommes dans une commune inégalité, parce qu’il est plus jeune que moi d’autant d’années que je suis plus vieux que lui, parce qu’il est un mystère pour moi autant que j’en suis un pour lui, parce qu’il m’est aussi étrange que je le lui suis. D’ailleurs, est-il bien certain que l’amour idéal se trouve dans l’égalité, dans l’absence de différences trop marquées, dans la similitude ? Quelle égalité, quelle ressemblance y a-t-il entre un homme et une femme, dont la rencontre est pourtant à l’origine de la majorité des amours ? Il faut se souvenir de l’inégalité fondamentale entre le frère et la sœur, entre cet être qui peut uriner debout contre un arbre et cet autre qui doit le faire accroupi, caché derrière des buissons ; entre cette fille qui perd du sang sans pouvoir choisir le moment de ses pertes et ce garçon qui fait jaillir de la blancheur selon son désir ; entre cette femme, dont les œufs sont comptés, et cet homme, dont la semence semble ne jamais se tarir. N’est-ce pas plutôt cela, la normalité de l’amour : la passion pour cet autre irrémédiablement autre ? La fascination pour cet être radicalement différent, étrange et parfaitement incompréhensible ? Pour cet être qu’on croit connaître depuis toujours et qui demeure inconnaissable ? Mais en ce sens, est-ce que l’amour du père pour le fils, par l’inégalité constitutive que lui reproche mon censeur, n’est pas précisément plus proche de l’amour normal, si vraiment il faut chercher une normalité de l’amour, que ne l’est celui du frère pour le frère, c’est-à-dire pour le même ? « Que non, m’est-il répondu, cela est choquant ! Cela est malsain ! Cet amour est condamnable, parce que le plus vieux est nécessairement suspect de mauvaises intentions. C’est un pervers qui abuse de l’innocence d’adolescents encore duveteux pour s’adonner à leurs dépens à ses honteux penchants, à ses odieuses pulsions. C’est un ogre assoiffé de la jeunesse qu’il n’a plus : comme on voit des sauvages dévorer la cervelle d’ennemis pour augmenter leur esprit de celui des victimes, comme on en voit encore manger des couilles fraîchement tranchées pour accroître leur virilité, de même, l’ogre se nourrit de jeunes gens pour retrouver sa jeunesse perdue. » Qu’il faut mal connaître les hommes pour écrire tellement à leur sujet, c’est-à-dire en dépit de ce qu’ils sont ! La Bruyère dit des enfants qu’ils sont déjà des hommes ! (Ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire !) Et mon jeune ami n’est plus un enfant ! Est-il donc si difficile d’imaginer que le plus jeune puisse être lui aussi intéressé, volage, menteur et dissimulé ? Si vraiment l’on tient à ce qu’un des amants soit malintentionné, ne pourrait-ce pas être le moins vieux des deux, qui se servirait de sa grâce et de son apparente innocence pour abuser l’autre, qui serait en position de faiblesse précisément parce qu’il se croirait hors de danger, s’estimant le plus fort ? S’abreuver aux lèvres d’un Juventius n’est pas nécessairement boire à la fontaine de Jouvence, loin s’en faut, car il arrive souvent que par amour, comme on dit, l’on se fasse des cheveux blancs ! Mais soyons optimistes. Croyons en la bonté de l’homme, pour une fois. Bonnes ou mauvaises, je ne saurais le dire, nos pulsions respectives trouvent à s’assouvir entre mon jeune amant et moi. Par un commun accord, nous prenons et rendons ce que nous trouvons à prendre et consentons à donner : Nul ne dérobe à l’autre de baiser, comme fit un jour le pauvre Catulle à Juventius, qui sut bien le lui faire payer, en essuyant ses lèvres de dégoût (cf. Carmina, 99). Mais quand même un seul d’entre nous donnerait un baiser, que l’autre se contenterait de recevoir, ce baiser existerait, il aurait été donné et reçu. Mais certains disent qu’ils trouvent cela malsain. Peut-être est-ce en effet malsain, après tout, mais après ? En attendant de trouver à qui en donner et de qui en recevoir de parfaitement mesuré, faut-il donc se priver de tout baiser, dulci dulcius ambrosia, plus doux que la douce ambroisie ? C’est grâce aux baisers qu’un homme peut se sentir l’égal d’un dieu ! Ille mi par esse deo videtur (Catulle, Carmina, 51). Mais paradoxalement, dans le même temps, contrairement à ce que croit mon censeur, qui voudrait absolument que je cherche à me rajeunir en fréquentant un garçon de dix-sept ans, cette fréquentation me renvoie à ma condition de mortel, me fait sentir le temps qui passe : elle me vieillit. Car pour me rajeunir, encore faudrait-il que je sois vieux ! Bien sûr, je ne nie pas que j’aime aussi la compagnie de mon jeune ami pour ce qu’elle me permet de redevenir en partie l’adolescent que je n’ai d’ailleurs jamais cessé d’être. C’est la phrase de Houellebecq, qui est un peu le pendant de celle de La Bruyère : « Je ne crois pas à cette théorie, écrit-il, selon laquelle on devient réellement adulte à la mort de ses parents ; on ne devient jamais réellement adulte. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001, page 11) Mais tout en me sentant redevenir adolescent, je ne puis que me voir également plus vieux dans les yeux de mon jeune ami, dans ses oreilles, dans sa bouche. Car nous ne parlons pas la même langue. Nos préoccupations sont différentes. Ayant l’âge de mes élèves, il est en grande partie une illustration de tout ce que je déteste et, comme Catulle, je pourrais dire à mon tour : Odi et amo ! (Carmina, 85) Nous ne sommes pas du même siècle, mon jeune ami et moi. Mais en glissant son corps et son siècle entre mes bras, il m’enseigne son âge tout en me formant au mien. Et contre toute attente, je découvre que j’aime me sentir plus vieux devant lui et que je cherche autant à trouver ma vieillesse qu’à retrouver ma jeunesse entre ses bras. Je hais et j’aime. J’apprends à aimer ce que je déteste. Je suis jeune et vieux près lui. Je hais et j’aime l’être. Je suis père et frère dans ses bras. Il est frère et fils entre les miens. Sans doute, en effet, une telle amourette n’est-elle pas faite pour durer. Mais qu’importe ? Odi et amo. Quare id faciam, fortasse requiris. / Nescio, sed fieri id sentio et j’en suis enchanté ! Et si vraiment cela est malsain, comme dit mon censeur, je vais finir par regretter que le mariage ne nous soit pas permis ! Il nous permettrait de faire passer notre frêle amourette pour une union légitime. Je l’écrivais déjà en conclusion de mon ancienne satire : Et vous verrez qu’un jour ce sera mon devoir / D’épouser ce garçon, et puis de concevoir !
04/05/08 - 14:49
que je vous aime monsieur pour votre prose intellectuelle!! un vrai bain de culture et de tournures de phrases non point pompeuses pédantes ou surranées, mais un verbe riche et cultivé. une plume de paon parmi les rémiges de galinacées!; quant au sujet qui vous anime, je ne soulèverais comme objection que vous n'avez meme pas a justifer vos actes. ce jeune homme ne fut pas pris par la force et se donne a vous sans que vous n'ayiez eu a user de charmes, philtres et sortilèges. vous défendez juste un amour dont les protagonistes ont un age decalé. point n'est besoin d'aller chercher dans l'antiquité une quelconque justification de cet amour. il est la point. n'ecoutez plus les paroles des jaloux. et continuez a aimer ce jeune homme.
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